Le retour du lagopède dans les Alpes centrales
On pensait que le lagopède avait complètement disparu des Alpes centrales vers la fin des années 60, mais un oiseau femelle a été découvert par un alpiniste en juillet 2018 sur le mont Kamagatake. Une analyse génétique a indiqué qu’il venait sans doute de la petite population stable sur le mont Norikura (qui chevauche les préfectures de Nagano et Gifu). Cette découverte a mené à la mise en place d’un programme pour son retour dans les Alpes centrales. L’objectif : arriver à 100 oiseaux d’ici 2025 . Des œufs fécondés ont été récoltés de femelles sur le mont Norikura en 2019, puis d’un programme d’élevage dans un zoo en 2020, et ont été échangés avec les œufs non-fécondés de la femelle à Kamagatake. Si les œufs ont pu éclore, tous les oisillons ont malheureusement été emportés par les intempéries et les prédateurs.
En août 2020, trois familles de raichô nichant au mont Norikura, pour un total de 19 oiseaux, ont été transférées vers les Alpes centrales. En juillet 2021, on a pu vérifier que dix des femelles, y compris la femelle qui avait été découverte à Kamagatake en 2018, avaient des couvées. Des cages de protection ont été mises en place pour cinq des couvées, mais deux ont été transférées au « Royaume des Animaux de Nasu » (préfecture de Tochigi) et au zoo de Chausuyama (préfecture de Nagano), laissant trois couvées sur place en liberté.
Kobayashi espère qu’il sera possible de leur rendre leur liberté après les avoir élevé en captivité.
Pour des espèces comme l’ibis du Japon et la cigogne, les programmes de sauvegarde ont été mis en place in extremis, juste avant leur disparition. De nos jours, les ibis élevés au Japon ont été offerts par la Chine, et les cigognes par la Russie.
Selon Kobayashi, « ça ne sert à rien de s’y mettre une fois que l’espèce a disparu. Il nous faut agir tant que nous avons toujours des lagopèdes à l’état sauvage, et c’est pour assurer le succès de cette opération que nous travaillons en tandem avec le ministère de l’Environnement, des chercheurs, et des zoos. Ce n’est pas la première fois que ce genre d’effort coopératif a été mis en place, mais c’est très rare d’être sur la voie de la réussite comme nous le sommes ».
Les zoos à l’aide
Le travail de préservation du lagopède alpin se fait sous l’impulsion du ministère de l’Environnement, et depuis 2015, ce sont plusieurs zoos associés, tous faisant partie de l’Association japonaise des zoos et aquariums, qui prennent en charge leurs soins en captivité. Le but de ce travail ex-situ est de préserver les espèces comme « assurance », et de recueillir des informations scientifiques par le biais de l’élevage. Les zoos se sont vus attribuer ce rôle de contribuer à la sauvegarde d’espèces menacées par la révision de 2018 de la Loi sur la préservation des espèces.
C’est le professeur adjoint Kusuda Satoshi, de l’université de Gifu, qui est le responsable principal de l’étude sur la physiologie de reproduction du lagopède alpin dans les zoos. Il effectue des recherches sur les hormones sexuelles ainsi que les conditions de température et de lumière nécessaires à la reproduction et l’élevage.
« Pour obtenir de bons résultats dans un travail ex-situ, il faut d’abord comprendre les conditions de vie à l’état sauvage. Normalement, l’analyse des hormones sexuelles se fait à partir du sang, mais quand j’ai compris qu’elle pouvait aussi se faire à partir des déjections, j’ai demandé au professeur Nakamura et à monsieur Kobayashi de me prendre des échantillons de déjections à l’extérieur, que j’ai analysées. La luminosité joue aussi un rôle dans la reproduction et les chaleurs des lagopèdes correspondent aux jours les plus longs. Le lagopède du Japon est particulièrement sensible à la quantité de lumière, ce qui rend nécessaire de reproduire les conditions de lumière naturelle aussi fidèlement que possible. Et il faut aussi contrôler la température ! »
Dans le passé, le centre de recherches sur la reproduction animale du professeur Kusuda s’est aussi impliqué dans d’autres projets d’élevage en zoo d’espèces menacées, principalement des mammifères rares tel que le chat sauvage de Tsushima, qui est inscrit sur la liste rouge du Japon comme en danger critique d’extinction. Deux chatons sont nés en avril 2021 au zoo de Higashiyama, à Nagoya. C’est la première fois que ce zoo a fait naitre et élevé des chatons de Tsushima.
« Je suis très heureux de ce succès à l’élevage. À l’état sauvage, les chats de Tsushima ne font souvent qu’une portée de un ou deux chatons par an, et l’élevage est assez compliqué. Quant aux lagopèdes, elles pondent six à sept œufs à la fois et si on arrive à les faire éclore et puis les protéger en cage, il devrait être possible d’augmenter les effectifs de façon efficace. »
Le charme de l’oiseau à l’état sauvage
Comme son travail de recherche a lieu principalement dans des laboratoires et des zoos, ce n’est qu’en juin 2013 que le professeur Kusuda a vu des lagopèdes dans la nature pour la première fois, lors d’une visite au mont Norikura avec le professeur Nakamura.
« Nosu étions justement arrivés à la période où les femelles couvaient les œufs dans leurs nids et nous avons pu observer les mâles protéger leur territoire sur les rochers. Ce n’est pas facile d’observer les femelles en train de couver, mais j’ai pu le faire grâce au professeur Nakamura. C’était vraiment touchant de les voir à l’état sauvage, dans cette nature magnifique. »
Depuis, Kusuda retourne à la rencontre des lagopèdes au mont Norikura une ou deux fois l’an, avec des étudiants. « Les voir évoluer dans la nature renforce la notion de devoir protéger ce précieux être vivant. Cela donne une dimension plus personnelle aux efforts de les préserver dans les zoos ».
De mi-mai à octobre, on peut prendre un bus qui remonte le mont Norikura jusqu’au terminus, non loin du sommet à 3 026 mètres. « Entre mai et juin, on peut observer les mâles établir et défendre leur territoire. À partir de juillet, après l’éclosion des œufs, on peut voir les femelles avec leurs oisillons. J’aimerais vraiment que beaucoup de gens puissent les contempler dans leur habitat naturel. »
Kusuda est aussi très impliqué dans la promotion d’une meilleure prise de conscience envers les espèces menacées, et il est désolé du manque de sensibilisation envers le raichô dans la préfecture de Gifu, où se trouvent les monts Norikura et Ontake, l’habitat principal de cet oiseau, et alors même que Gifu a fait du raichô l’oiseau emblème de la préfecture. Actuellement, sept zoos dans tout le pays participent au programme de préservation, mais Gifu n’en a aucun dans sa région, contrairement aux préfectures de Toyama et Nagano.
C’est pour cette raison que Kusuda a organisé en 2020 la 19e conférence sur le raichô à l’Université de Gifu, avec la présence du professeur Nakamura, ainsi que du ministère de l’Environnement, des zoos, et des chercheurs universitaires. Les discussions sur les approches de chacun ont été très médiatisées, le but étant de faire circuler les informations parmi le public.
Grâce à l’enthousiasme de tous ceux qui se sont impliqués dans le projet, la survie du lagopède du Japon est en bonne voie. L’oiseau des dieux, devenu un symbole de la richesse de la nature, sera peut-être bientôt hors de danger.
(Reportage et texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : un lagopède alpin mâle surveille son territoire sur le mont Norikura durant la saison des reproductions en 2017. Toutes les photos sont avec l’aimable autorisation de Kobayashi Atsushi, sauf mentions contraires.)




