Les rizières à la rescousse

Un élément essentiel du rétablissement de l’ibis à crête à Sado a été la mise en œuvre de pratiques agricoles qui encouragent la biodiversité. Lorsqu’ils sont lâchés, les oiseaux doivent faire face aux mêmes pressions environnementales que leurs prédécesseurs disparus, tout particulièrement la perte d’habitat due à l’activité humaine. Les pratiques de culture modernes qui encouragent l’utilisation de pesticides, et les gros travaux pour consolider les terres agricoles, sont les plus gros fautifs. Il est essentiel de continuer les efforts de conservation pour que la population d’oiseaux continue à prospérer.

En 2004, le gouvernement municipal de Sado a bénéficié d’une chance inespérée de réparer une partie des dégâts infligés par l’agriculture moderne. Cette année là, un typhon a ravagé les rizières de l’île. Au moment de relancer la production de riz à Sado, la municipalité et le bureau régional des coopératives agricoles du Japon ont pris la décision d’abandonner les pratiques agricoles conventionnelles au profit de techniques plus respectueuses de l’environnement.

Les agriculteurs ont eu la possibilité de tenter des pratiques spécifiques pour enrichir la biodiversité de leurs rizières. Ils pouvaient réduire l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques au moins de moitié, ne plus utiliser d’herbicides sur les talus séparant les rizières, faire des études sur la biodiversité de leurs rizières deux fois par an, et construire des canaux d’irrigation. Chaque producteur qui mettait en place au moins une de ces initiatives était labellisé « ami de l’ibis à crête ». La grande chaine de supermarchés Itô Yôkado a mis en vente le riz labellisé dans ses magasins de la métropole de Tokyo, donnant un coup de pouce à la marque. Environ 280 autres distributeurs ont suivi cet exemple. Les écoles primaires publiques de Tokyo ont commencé à servir ce riz aux repas, en invitant des agriculteurs de Sado a présenter en ligne l’approche écologique utilisée dans sa production.

Des élèves du cycle primaire à Sado marchent le long d’une rizière où les ibis à crête recherchent leur nourriture, en septembre 2020 (avec l’aimable permission de Tsuchiya Masaoki, président du groupe de conservation Sado Toki Hogokai)
Des élèves du cycle primaire à Sado marchent le long d’une rizière où les ibis à crête recherchent leur nourriture, en septembre 2020 (avec l’aimable permission de Tsuchiya Masaoki, président du groupe de conservation Sado Toki Hogokai)

Le projet de préservation de Sado reconnu par l’ONU

Les efforts de conservation de l’île ont aussi été stimulées en 2011 quand l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a désigné Sado ainsi que la péninsule de Noto (préf. Ishikawa) comme étant des systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM). L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a reconnu que les paysages du satoyama (l’espace à mi-chemin entre la nature primaire et la ville) de Sado créaient un habitat vital pour l’ibis à crête. C’était alors la première fois qu’un pays industrialisé recevait cette mention.

J’ai pu voir les résultats de l’adoption de pratiques écologiques à Sado de mes propres yeux quand je m’y suis promené en voiture. Je me suis soudain trouvé plusieurs fois entouré d’une telle quantité de libellules que j’ai été obligé de freiner, de peur d’en tuer.

Trois ans après la mise en place de l’appellation, 20 % des rizières de Sado étaient cultivées selon des pratiques écologiques. Comme le reste du Japon rural, Sado souffre au niveau démographique et la population diminue d’environ mille personnes par an. Bien que beaucoup soient maintenant âgés, les agriculteurs sont prêts à continuer leurs efforts de conservation malgré le travail supplémentaire. Ils sont convaincus que pour la survie de l’ibis à crête, il n’est plus possible d’utiliser les anciennes méthodes.

Le maire de Sado, Watanabe Ryûgo, constate que le système d’appellation a encouragé l’utilisation de pratiques plus soutenables par les agriculteurs de l’île. Il note aussi que le succès de cette initiative dans la réduction de l’utilisation de produits chimiques et l’adoption de pratiques destinées à réduire les émissions de CO2 ont encouragé l’île à mettre en place un nouveau projet pour promouvoir l’agriculture biologique.

Diffuser le modèle de Sado

Le ministère de l’Environnement envisage de se servir de l’approche utilisée à Sado pour réintroduire l’ibis à crête ailleurs au Japon. Le dépôt des candidatures pour des projets de construction d’habitats a démarré en mai 2022, et des sites dans les préfectures d’Ishikawa et Shimane ont été désignés en août. Les critères de sélection comprenaient un habitat d’au moins 15 000 hectares adapté à la présence de l’ibis à crête, avec des rizières, des plans d’eau, et des forêts, ainsi que le soutien de communautés locales prêtes à améliorer l’environnement dans le cadre de l’agriculture.

L’exigence de soutien local témoigne de l’effet positif des initiatives locales dans le succès du programme de conservation de Sado. Il existe une vingtaine d’associations de soutien de l’ibis à crête à Sado. Celles-ci ont travaillé avec le ministère de l’Environnement, le ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche, la préfecture de Niigata, le gouvernement municipal de Sado, l’université de Niigata, ainsi que des organismes tels la JA (Japan Agricultural Cooperatives) afin de créer un conseil pour la conservation où les acteurs peuvent échanger des informations et coordonner leurs activités.

Même les plus jeunes sont impliqués dans les efforts de conservation. Les élèves du primaire à Sado apprennent comment vivre en harmonie avec l’ibis à crête, et ont l’occasion de découvrir en personne le dur labeur du travail pour produire le riz labellisé dans les rizières de leurs écoles.

Des directives gouvernementales en elles seules ne peuvent pas assurer le succès de la méthode de Sado ailleurs au Japon. Il faut que les communautés soient prêtes à s’impliquer en toute connaissance du travail requis pour la préservation de l’ibis à crête, et à travailler aussi avec des organisations non-gouvernementales, le gouvernement et les municipalités. Chacun a son rôle à jouer pour assurer l’avenir de l’ibis à crête.

(Photo de titre : des habitants de Noura, sur l’île de Sado, réunis au bord d’une rizière pour la libération d’ibis à crête en septembre 2021. Avec l’aimable autorisation de l’auteur de l’article)