« Les hommes forts ne se préoccupent par du genre sexuel »

Je pense que la teinture orange des cheveux de Hasegawa Rio lui va bien. Lorsque je le lui dis, elle me répond : « Cela me fait plaisir ! Je me concentre sur les éliminatoires de l’équipe nationale, et je voulais donc donner plus d’éclat aux choses dans la perspective d’un nouveau départ. » Rio, désormais étudiante en seconde année à l’Université Keiô, est la première femme membre du club de sumo de l’université, fondé il y a 103 ans.

« Les gens me disent que les lutteurs doivent avoir les cheveux noirs mais, de même que les joueurs professionnels de ping-pong peuvent se faire des tresses et continuer de participer à des compétitions de haut niveau, je veux moi aussi allier le style et la force. »

Comme pour valider ces propos, elle a gagné la manche de qualification de l’équipe nationale. Qualifiée de prodige depuis son enfance, elle a remporté un championnat national contre des lutteuses adultes alors qu’elle était encore à l’école secondaire. Elle a aussi été championne nationale à l’université et, en 2022, elle a gagné le prix MVP (Most Valuable Player, joueur le plus précieux) de la Fédération japonaise de sumo féminin et l’Outsanding Individual award (prix d’excellence individuelle) de la Fédération japonaise de sumo. Rien ne peut l’arrêter.

Hasegawa Rio au gymnase Tsunamachi de l'Université Keiô. Elle pratique quatre jours par semaine avec l'équipe dont son frère a jadis été le capitaine. On la voit ici en train de bavarder avec l'entraîneur et des coéquipiers. (© Hanioka Yuri)
Hasegawa Rio au gymnase Tsunamachi de l’Université Keiô. Elle pratique quatre jours par semaine avec l’équipe dont son frère a jadis été le capitaine. On la voit ici en train de bavarder avec l’entraîneur et des coéquipiers. (© Hanioka Yuri)

« Jusqu’à l’école secondaire, j’étais une lutteuse parce que des adultes voulait que je le sois. Je ne m’adonnais à aucun passe-temps ni à aucun jeu. Je me soumettais à un strict entraînement quotidien. Mais je me disais que mon père serait fâché si j’abandonnais. »

Son père est toutefois subitement décédé peu après son entrée dans le secondaire. Lorsqu’elle a dû choisir entre continuer le sumo ou emprunter un autre chemin, elle s’est souvenue de l’expérience qu’elle avait connue plus tôt celle année-là au Tournoi mondial de sumo féminin junior.

« Nous avons remporté le championnat par équipes, mais, lors des rencontres individuelles, je me suis classée en troisième position dans la catégorie poids moyens. C’était tellement décevant. Cela m’a pris du temps, mais j’ai réalisé que, la prochaine fois, je voulais arriver en tête. » Elle a donc décidé de son propre chef de s’inscrire dans une école secondaire dotée d’une équipe de sumo.

Rio était le seul membre féminin de l’équipe. Ne pouvant pas pratiquer avec les autres pendant la pandémie, elle ne s’en est pas moins plongée dans l’entraînement. « Travailler deux fois plus dur me permettra au bout du compte d’obtenir des résultats dont je pourrai être fière », dit-elle.

« J’ai remporté le championnat mondial individuel junior en dixième année parce que je pouvais lutter sans m’assujettir aux règles de quiconque. Je veux que le sumo féminin soit un sport où je puisse être moi-même. Je refuse d’abandonner mes études ou de me maquiller, et je veux suivre mes idoles pop favorites. Je veux me donner à fond dans tout ce que je fais. »

Les garçons la taquinaient quand elle était petite, mais désormais, « plus du tout. Il y a des hommes dans l'équipe qui disent que je suis la plus cool. Cela me fait plaisir. Les gens vraiment forts ne se préoccupent pas du genre ». (© Hanioka Yuri)
Les garçons la taquinaient quand elle était petite, mais désormais, « plus du tout. Il y a des hommes dans l’équipe qui disent que je suis la plus cool. Cela me fait plaisir. Les gens vraiment forts ne se préoccupent pas du genre ». (© Hanioka Yuri)

Rio déclare : « Je veux promouvoir le sumo amateur en tant que sport pur et simple, tout en respectant la tradition qui considère le sumo comme un art martial. À l’étranger, les gens aiment le sumo parce qu’ils le voient comme un sport du même genre que le baseball et le football. Le Japon ne peut pas se permettre de baisser la garde sous le simple prétexte que le sumo est notre sport national. »

Elle dit aussi que la « brèche » est le nec plus ultra du sumo féminin.

« Vu le grand nombre de lutteuses de petit gabarit, vous avez ces filles tout à fait ordinaires qui se ruent de concert, les cheveux flottants, et se font jeter de part et d’autre. Ce pourrait être un pénible spectacle, mais il m’émeut. L’esprit qui nous anime est égal à celui de n’importe quel garçon. Je pense que le public en a pleinement conscience. »

Kon Hiyori, ou Little Miss Sumo

« Rio est tellement futée, et c’est une lutteuse tellement solide. Il est difficile au point où nous en sommes de dire qui de nous deux est le vétéran. »

Kon Hiyori, âgée de 25 ans, parle avec un fort accent de Tsugaru, qui lui vient de la préfecture d’Aomori, où elle est née. Elle s’est entraînée avec Rio, et ce sont de bonnes amies.

Hiyori est une pionnière du sumo féminin. Elle a obtenu à deux reprises la seconde place aux Championnats du monde de sumo féminin et a figuré dans le documentaire Little Miss Sumo. Ce film, qui met en lumière ses efforts tout en se penchant sur les questions de genre sexuel dans le sumo, a été réalisé par le cinéaste anglais Michael Kay et projeté dans des festivals cinématographiques partout dans le monde. Kon a également été sélectionnnée pour la série 2019 de la liste de la BBC intitulée 100 femmes les plus influentes du monde. Elle continue de pratiquer le sumo en tant que membre de l’équipe d’une entreprise.

Kon Hiyori (à gauche) a obtenu la médaille d'argent féminine toutes catégories lors des Jeux mondiaux 2022. Elle a partagé le podium avec des lutteuses ukrainiennes, la médaille d'or Ivanna Berezovska (au centre) et la médaille de bonze Svitlana Laromka. (Photo avec l'aimable autorisation de Kon Hiyori)
Kon Hiyori (à gauche) a obtenu la médaille d’argent féminine toutes catégories lors des Jeux mondiaux 2022. Elle a partagé le podium avec des lutteuses ukrainiennes, la médaille d’or Ivanna Berezovska (au centre) et la médaille de bonze Svitlana Laromka. (Photo avec l’aimable autorisation de Kon Hiyori)

« La gym à Aomori n’était pas commode... du genre “Ne va pas pleurer. Tu pratiqueras jusqu’à ce que tu gèles.” C’était vraiment dur. Mais j’ai tenu le coup parce qu’il y a des pays que je n’aurais jamais pu visiter et des gens que je n’aurais jamais pu rencontrer sans le sumo. Encore maintenant, en octobre je prends l’avion à destination de l’Arabie saoudite pour les Jeux mondiaux des sports de combat. »

Elle rêve de répandre le sumo dans le monde entier. À partir du mois d’avril de l’année prochaine, elle va commencer à enseigner le sumo en Argentine en tant que volontaire à l’étranger de l’Agence japonaise de coopération internationale.

« L’avantage du sumo c’est que tout le monde peut en faire ; vous n’avez besoin de rien d’autre que votre corps. Je pense que même une femme au foyer qui ne lutte qu’une fois par semaine a le droit de s’appeler lutteuse de sumo. Je veux montrer aux gens à quel point la lutte et l’amour du sumo sont source de liberté. »

Lors des Jeux mondiaux de 2022. Hiyori dit que ses rencontres avec des lutteurs étrangers ont joué un rôle important dans ses efforts en vue de populariser le sumo. (Photo avec l'aimable autorisation de Kon Hiyori)
Lors des Jeux mondiaux de 2022. Hiyori dit que ses rencontres avec des lutteurs étrangers ont joué un rôle important dans ses efforts en vue de populariser le sumo. (Photo avec l’aimable autorisation de Kon Hiyori)

(Photo de titre : Hasegawa Rio s’entraîne dans la salle de sumo de l’Université Keiô. © Hanioka Yuri)