Une chercheuse née

Passionnée par les animaux, Hinako confie être fascinée par la zoologie, et ce depuis sa plus tendre enfance. Alors qu’elle n’a que trois ans, après avoir regardé une vidéo sur internet, elle s’intéresse de près aux espèces en voie de disparition. Après quoi, ses parents l’emmènent au Musée de la nature et des sciences pour tenter de satisfaire l’avidité de savoir de leur petite fille. Hinako se souvient de ce jour-là comme si c’était hier. Elle est tout de suite fascinée par les objets exposés. Elle passe son temps - ce qui semble une éternité à sa mère et à son père - à scruter et à comparer chacun des animaux qu’elle voit. De fil en aiguille, aller au musée devient de plus en plus récurrent pour la petite famille. Et c’est là qu’un jour pas comme les autres, la fillette se retrouve pour la première fois nez à nez avec le loup japonais.

Bien que cette espèce ait été déclarée comme disparue, des rumeurs selon lesquelles certains animaux auraient été aperçus dans les régions montagneuses continuent de circuler. Hinako confie que c’est ce qui a piqué puis nourri sa curiosité. Alors qu’elle est en deuxième année d’école primaire, elle réalise un projet de recherche sur ces animaux. Pour les besoins de ces travaux, elle recueille des informations en ligne et se rend dans des endroits où des loups auraient été aperçus ou dans des lieux qui furent jadis leur habitat. Elle interroge des habitants et recueille des témoignages de personnes qui ont déjà vu l’animal. Enfin, elle rassemble ses conclusions dans un rapport de 50 pages.

« Moi aussi, je vais à la rencontre du loup japonais », tel est le titre du rapport réalisé par Komori Hinako. (© Hayashi Michiko)
« Moi aussi, je vais à la rencontre du loup japonais », tel est le titre du rapport réalisé par Komori Hinako. (© Hayashi Michiko)
Une capacité d’observation pointue pour une si jeune fille. (© Hayashi Michiko)
Une capacité d’observation pointue pour une si jeune fille. (© Hayashi Michiko)
Komori Hinako expose fièrement certains des rapports et des documents de recherche sur le loup japonais qu'elle a rassemblés. Elle confie que lorsqu'elle était plus jeune, elle demandait de l'aide à son père ou consultait un dictionnaire lorsqu'elle était rencontrait des caractères anciens. (© Hayashi Michiko)
Komori Hinako expose fièrement certains des rapports et des documents de recherche sur le loup japonais qu’elle a rassemblés. Elle confie que lorsqu’elle était plus jeune, elle demandait de l’aide à son père ou consultait un dictionnaire lorsqu’elle était rencontrait des caractères anciens. (© Hayashi Michiko)

Nihon ôkami

Le loup japonais errait autrefois dans les montagnes et les forêts de chacune des grandes îles de l’Archipel, à l’exception de Hokkaidô, l’île la plus au nord. Créature redoutée et redoutable, il régnait en maître, s’imposant notamment devant les sangliers, les cerfs et d’autres animaux nuisibles aux cultures, si bien qu’il était vénéré dans certaines régions comme divinité tutélaire et messager des dieux.

Cependant, peu à peu, l’image du loup s’est ternie, l’animal commençant à succomber aux pressions extérieures, avec des maladies comme la rage et la maladie de Carré, qui ont décimé les populations. Dans les régions du nord de Honshû pour ne citer qu’elles, il était considéré comme un animal nuisible, un parasite et, à la fin du XIXe siècle, il était même la cible des chasseurs de prime. Le dernier loup sauvage s’est éteint sous les balles de chasseurs dans les montagnes de la préfecture de Nara en 1905.

L’appellation Nihon ôkami, ou loup japonais, pour qualifier l’espèce est relativement récente, datant seulement de l’après-guerre. Dans les ouvrages spécialisés, l’animal est souvent appelé yamainu et, historiquement, il portait des noms tels que ôkami, ôinu, oino ou encore kasegi, ce qui laisse à penser que l’espèce était loin d’être rare mais plutôt largement répandue.

Des statues de loups gardent le sanctuaire Mitsumine à Chichibu, dans la préfecture de Saitama. (© Hayashi Michiko)
Des statues de loups gardent le sanctuaire Mitsumine à Chichibu, dans la préfecture de Saitama. (© Hayashi Michiko)

Les études scientifiques modernes ont progressé de même que l’industrialisation du Japon, qui s’accélérée après la Restauration de Meiji de 1868. Les expositions industrielles nationales se sont succédé et des musées consacrés à la science et à l’industrie ont été créés, nourrissant un besoin de collecte et de documentation de la nature au sens large : faune, flore et minéraux. Dans ce contexte, quelques maigres efforts ont été entrepris pour la préservation du loup japonais, la plupart des connaissances sur cet animal provenant d’une petite collection d’os et de peaux montées appartenant à des instituts d’enseignement et des musées.

Un spécimen de loup japonais à la faculté d'Agriculture de l'université de Tokyo. L'animal a été acheté dans la préfecture d'Iwate pour la deuxième exposition industrielle nationale de 1881. (Avec l'aimable autorisation de la faculté d'Agriculture de l'université de Tokyo)
Un spécimen de loup japonais à la faculté d’Agriculture de l’université de Tokyo. L’animal a été acheté dans la préfecture d’Iwate pour la deuxième exposition industrielle nationale de 1881. (Avec l’aimable autorisation de la faculté d’Agriculture de l’université de Tokyo)

Confusion taxonomique

Le loup japonais s’est fait connaître du grand public dans la première moitié du XIXe siècle grâce aux efforts de Philipp Franz von Siebold (1796-1866). En 1830, ce médecin d’origine bavaroise, qui a passé six ans au comptoir hollandais de Nagasaki, a remmené aux Pays-Bas une collection d’animaux, de plantes, d'œuvres d’art et de cartes du Japon en 1830. Dans cette collection se trouvaient trois spécimens de loup japonais.

Après quoi, Philipp Franz von Siebold a envoyé les spécimens (une peau montée, un squelette avec crâne et deux crânes) au zoologiste néerlandais Coenraad Jacob Temminck (1778-1858), alors directeur du Musée national d’histoire naturelle de Leyde. Il a décrit les spécimens comme étant des exemples d’ôkami et de yamainu. Le zoologiste néerlandais en arriva à la conclusion qu’ils étaient différents du loup gris originaire d’Eurasie et d’Amérique du Nord. Ces animaux étaient les représentants d’une nouvelle sous-espèce, qu’il baptisa Canis hodophilax.

Une illustration d’un spécimen monté figurait dans la section de la collection Fauna Japonica datant du XIXe siècle, consacré aux chiens et aux loups japonais. Avec son squelette, crâne inclus, il a servi de spécimen de référence pour des travaux de recherche approfondis sur les loups japonais, bien qu’il ait été identifié comme appartenant à la catégorie des yamainu.

Illustration de Canis hodophilax, extraite de l’ouvrage Fauna Japonica. (Avec l'aimable autorisation de la Division des sciences biologiques de l'université de Kyoto)
Illustration de Canis hodophilax, extraite de l’ouvrage Fauna Japonica. (Avec l’aimable autorisation de la Division des sciences biologiques de l’université de Kyoto)

L’analyse récente de l’ADN nucléaire des spécimens de Leyde a permis de comprendre davantage leur taxonomie. Sur les trois spécimens, le squelette avec crâne n’est pas un loup, mais un chien domestique et l’animal empaillé, quant à lui, est très probablement un hybride loup-chien.

Komori Hinako tient dans sa main le modèle d'un crâne de loup japonais, cadeau de ses parents après la publication de son rapport. (© Hayashi Michiko)
Komori Hinako tient dans sa main le modèle d’un crâne de loup japonais, cadeau de ses parents après la publication de son rapport. (© Hayashi Michiko)

Hinako espère que l’identification du M831 comme étant un loup japonais permettra de comprendre une partie du mystère qui entoure l’espèce et, qui sait, mènera à la découverte de nouveaux spécimens et documents, venant ainsi grossir la quantité de matériel de recherche disponible. « Plus j’étudie les loups japonais, plus je les trouve intéressants », dit-elle. La collégienne souhaite poursuivre ses recherches sur la taxonomie de ces animaux tout en approfondissant les archives existantes. « Les différents spécimens connus présentent d’importantes divergences, mais c’est justement le fait que tant de questions restent en suspens qui rend l’espèce si fascinante. »

Sa soif de savoir la mènera à n’en pas douter vers d’autres travaux de recherche. Une chose est sûre, elle déploiera le même dévouement et le même enthousiasme que pour son étude sur le loup japonais.

Komori Hinako et son loup japonais (© Hayashi Michiko)
Komori Hinako et son loup japonais (© Hayashi Michiko)

(Photo de titre : Komori Hinako et le spécimen de loup japonais qu’elle a découvert dans les départements de recherche de Tsukuba du Musée national de la nature et des sciences. © Hayashi Michiko)