La plus grande difficulté : les flux d’eaux souterraines

Les mesures destinées à « éloigner l’eau des sources de contamination » posent aussi des difficultés à Tepco. Le terrain où se dresse la centrale de Fukushima Daiichi surplombe l’océan de 30 à 40 mètres, vers lequel s’écoulent des eaux souterraines qui passent exactement sous les réacteurs. Les eaux souterraines venues de l’intérieur des terres s’infiltrent dans les bâtiments, où elles se mêlent à l’eau injectée pour refroidir les réacteurs entrés en fusion lors de l’accident ; ainsi surgissent quelque 300 tonnes d’eau contaminée supplémentaires chaque jour (évaluation à la fin 2014).

Comment endiguer ces flux d’eaux souterraines ? Depuis mai 2014, la solution adoptée est celle du détournement : il s’agit de pomper l’eau souterraine du côté des terres, de la stocker temporairement, puis, après évaluation de sa contamination, de la déverser dans l’océan. L’eau est pompée avant qu’elle ne pénètre dans les bâtiments, son flux détourné et le niveau d’eau souterraine abaissé, avec pour objectif de réduire le flux entrant dans les bâtiments. Tepco est ainsi parvenue en septembre 2014 à réduire d’environ 100 tonnes le flux d’eau contaminée, jusqu’alors de 400 tonnes par jour.

Une technique de pompage de l’eau souterraine grâce aux puits (drains de collecte) déjà existants dans l’enceinte de la centrale, avant de la rejeter en mer, est également à l’étude, mais face à la difficulté d’obtenir la compréhension des pêcheurs qui craignent la contamination de l’eau de mer, elle n’a pas été mise en œuvre.

Tepco a lancé en juin 2014 les travaux d’édification d’un mur de rétention par congélation, sur la façade terrestre. Autour des bâtiments des réacteurs 1 à 4 (soit sur environ 1 500 mètres), des canalisations seront enfouies verticalement à intervalle régulier, dans lesquelles circulera un liquide de refroidissement à moins 30 degrés afin de geler les sols environnants. L’objectif est, grâce à ce mur de glace, d’endiguer les importants flux d’eaux souterraines. Cette technique a déjà fait ses preuves dans la construction des tunnels du métro ou sous-marins. Cependant, en raison de l’échec de la tentative d’endiguer les eaux par congélation dans les tranchées, le recours aux mêmes méthodes à grande échelle pour édifier un immense mur de rétention par congélation pose problème.

Ouverture à la presse du chantier d’édification d’un mur de rétention par congélation sur la façade sud du réacteur no 4 de la centrale de Fukushima Daiichi, le 8 juillet 2014, à Ôkuma, préfecture de Fukushima. (Jiji Press)

Des réservoirs soudés supplémentaires

Le point fort des mesures destinées à « éviter les fuites d’eau contaminée » est l’édification d’un mur de rétention (780 mètres de long) sur la façade océanique. Il s’agit de faire parvenir jusqu’au fond marin un mur de rétention métallique, le long de la digue qui protège les réacteurs 1 à 4, afin d’endiguer l’eau contaminée qui se déverse dans l’océan par les sous-sols. Les travaux ont débuté en octobre 2011. En janvier 2015, 770 mètres avaient été réalisés. A l’heure actuelle, les travaux de remblaiement sur la façade interne du mur de rétention sont en cours.

En matière de stockage de l’eau contaminée, la construction de réservoirs supplémentaires et le remplacement des réservoirs existants se poursuivent. En août 2013, quelque 300 tonnes d’eau fortement contaminée ont fui de réservoirs boulonnés. Il s’agissait de la fuite la plus importante jusqu’alors, un incident classé par la Commission de régulation du nucléaire au niveau 3 (sur 8) de l’échelle internationale de gravité des accidents nucléaires. Ces réservoirs rudimentaires sont constitués de plaques d’acier reliées entre elles par des boulons et leur étanchéité n’est assurée que par des joints en caoutchouc. Le gouvernement accélère leur remplacement par des réservoirs soudés.

La capacité de ces réservoirs est de 1000 tonnes. Avec 300 tonnes d’eau contaminée supplémentaire par jour, il faut construire un réservoir tous les trois jours. Lorsque ce volume atteignait 400 tonnes, le rythme était d’un nouveau réservoir tous les deux jours. Leur construction doit être assurée par des ouvriers équipés de protections anti-radiations. De plus, l’eau contaminée augmente sans cesse. Face à la gravité de la situation, en juillet 2014, Tepco a décidé de porter à 100 000 tonnes l’objectif de stockage supplémentaire en surface, pour une capacité totale de 900 000 tonnes d’ici la fin mars 2015. Dans l’enceinte de la centrale s’alignent plus d’un millier de réservoirs, un spectacle étonnant.

Vers une refonte en profondeur des mesures stratégiques ?

Le 23 janvier, le pdg de Tepco, Hirose Naomi, a annoncé au gouvernement que l’objectif de traiter la totalité de l’eau contaminée stockée au cours de l’exercice 2014 ne serait pas atteint, en raison notamment de performances moins élevées qu’attendu du système de décontamination ALPS. Il a indiqué qu’« en l’état actuel des choses, le traitement de la totalité du volume interviendrait à la mi-mai 2015 », mais certains observateurs soulignent qu’il reste encore à traiter avec ALPS l’eau débarrassée du strontium. Dans ce cas, la décontamination finale interviendra encore plus tard.

En ce qui concerne le traitement de la totalité de l’eau contaminée, en septembre 2013, le Premier ministre Abe Shinzô a déclaré dans le cadre de la candidature de Tokyo à l’organisation des Jeux olympiques que « la situation était sous contrôle », dans l’espoir de balayer les inquiétudes liées à la catastrophe nucléaire. Sous la pression du Premier ministre, Tepco s’est engagée devant la communauté internationale à achever le traitement de l’eau contaminée au cours de l’exercice 2014.

D’autre part, en ce qui concerne la délicate édification du mur de glace, Tepco a annoncé le 9 février dernier devant le comité d’examen de l’Agence de régulation du nucléaire sa décision de procéder en avant-première à la congélation d’une portion de 60 mètres de la façade terrestre des bâtiments, soit environ 6 % de la longueur totale (986 mètres). L’objectif premier, la mise en service totale du mur de rétention au cours de l’exercice 2014 clos le 31 mars 2015, a été abandonné. Les coûts de mise au point et de construction du mur de rétention, qui s’élèvent à 31,9 milliards de yens, seront entièrement à la charge de l’État. Les opérations de congélation sont soumises à l’autorisation de l’ARN, que Tepco n’a pas encore obtenue.

Tant qu’aucune solution ne sera apportée au problème de l’eau contaminée, les travaux de démantèlement des réacteurs ne pourront commencer. Le démantèlement devrait prendre 30 à 40 ans. Aujourd’hui, il est bloqué dans sa phase préliminaire à cause du problème de l’eau contaminée. À l’heure où certaines voix s’élèvent pour demander une révision en profondeur de la stratégie adoptée, l’avenir est plus qu’incertain.

(D’après un original japonais du 25 février 2015, écrit par Nagasawa Takaaki. Photo de titre : Jiji Press, 12 décembre 2014.)