Qu’est-ce exactement que le « problème d’Okinawa » ?

Cet imbroglio où se mêlent réactions affectives, dépendance économique, radicalisme idéologique, désinformation et graves malentendus crée un tel brouillard qu’il est devenu très difficile de savoir ce qu’on entend exactement par « problème d’Okinawa ». Ce n’est pas nouveau, mais cela n’a fait qu’empirer.

À l’occasion d’une enquête que j’ai menée à Okinawa il y a plus de dix an, j’ai demandé à une centaine de personnes venues de tous les horizons ce qu’évoquait pour elles l’expression « problème d’Okinawa ». Il y eut tout un éventail de réponses. Peut-être la majorité des lecteurs de cet article pense-t-elle que l’expression est synonyme de « problème des bases », mais la question est beaucoup plus complexe. Les personnes que j’ai interrogées à l’époque m’ont donné toutes sortes de réponses, par exemple « un problème d’autonomie locale », « un problème de dépendance politique et économique » « la conséquence de la défaite à l’issue de la seconde guerre mondiale » « le fruit de la discrimination (par le reste du Japon) », « l’incapacité à vivre pacifiquement », « le produit de la faiblesse de l’État japonais »... Il a également été beaucoup question de problèmes économiques, de taux de chômage élevé, de bas revenus, de lacunes en matière d’éducation et autres problèmes. Quoi qu’il en soit, il est un thème qui se retrouvait d’un bout à l’autre de l’éventail politique : « méfiance à l’égard du pouvoir central », sentiment de discrimination structurelle et victimisation((Robert D. Eldridge, « Okinawa ga motomeru koto Okinawa ni motomeru koto » (Ce qu’attend Okinawa, ce qui est attendu d’Okinawa, Chûô Kôron, vol. 115, n° 8 (août 2000), p.162.)).

Bien sûr, certaines personnes ont aussi assimilé le « problème d’Okinawa » au « problème des bases ». Parmi les points communément soulevés, on trouve la présence contestée d’un grand nombre de bases et de membres des forces armées américaines à Okinawa, le taux de criminalité, d’incidents et d’accidents prétendument élevé lié à cette présence et le sentiment d’une inégalité inhérente à l’Accord sur le statut des forces.

Avant de traiter ces questions plus en détail, il est deux points qu’il importe de bien établir. Pour commencer, la perception que l’on se fait de ces différentes questions n’est pas nécessairement exacte – il y a deux côtés dans toutes les affaires et il arrive souvent que le récit qu’en donne la presse soit approximatif et délibérément faussé. Ensuite, de nombreuses initiatives concrètes ont déjà été prises pour répondre aux problèmes de la population locale, sans que les dirigeants et les médias locaux n'en soient nécessairement bien informés ou ne s’en fassent l’écho. La liste de ces mesures exigerait à elle seule un article à part entière.

Ne pas mélanger les faits et la fiction

Prises une à une, les questions énumérées ci-dessus semblent extrêmement problématiques, et prises ensemble elles donnent l’image d’une situation intenable. Il se trouve pourtant qu’à divers égards la situation est loin d’être désespérée. Ce qui ne manque pas de sel, dans la mesure où l’une des questions les plus épineuses de la politique intérieure du Japon et de ses relations bilatérales avec les États-Unis, le seul pays avec qui il ait noué une alliance, fait l’objet d’un grand malentendu et que le débat à son sujet se fonde moins sur la réalité que sur une rhétorique hostile aux bases et aux pouvoirs publics.

Nous touchons là à l’essence du problème d’Okinawa – l’incapacité à faire la différence entre les faits et la fiction, avec pour conséquences des frictions aussi intenses qu’inutiles au niveau intérieur et bilatéral, ainsi que l’impossibilité de prendre des mesures moins coûteuses en termes politiques comme budgétaires. Fondamentalement, le problème, c’est qu’il n’y a pas de « problème d’Okinawa » – ou tout du moins rien de suffisamment grave aujourd’hui pour justifier la quantité de temps, d’énergie et de richesse nationale que les deux pays ont investie jusqu’ici à Okinawa, avec pratiquement aucun résultat tangible.

Prenons par exemple le projet de déplacement de la base des forces aériennes de Futenma, qui est de loin l’événement dont on parle le plus – l’événement le plus connu, certes, mais le moins bien compris. Lors d’une conférence qui s’est déroulée il y a peu sur les relations nippo-américaines après l’opération Tomodachi – le gigantesque effort consenti par les États-Unis pour apporter leur soutien au Japon à la suite de la terrible catastrophe provoquée par le séisme et le tsunami du 11 mars –, j’ai eu l’occasion d’entendre s’exprimer deux universitaires, l’un américain et l’autre japonais. Tous deux ont fait référence à Futenma, mais chacun à sa façon, bien différente de celle de l’autre. Par « Futenma », l’un entendait la base aérienne tandis que l’autre parlait du problème de son déménagement. Ni l’un ni l’autre ne se sont rendu compte qu’ils ne faisaient pas le même usage de ce terme. Et je soupçonne que le public non plus.

La base aérienne a été construite pour les B-29 au printemps 1945, pendant la bataille d’Okinawa. Il y avait à l’époque une petite douzaine de terrains d’aviation sur l’île. Au fil des ans, la majorité d’entre eux ont été fermés et les terres restituées à Okinawa ou consacrées à d’autres usages militaires, si bien qu’aujourd’hui il ne reste plus à Okinawa que deux terrains d’aviation exploités à plein temps par l’armée américaine. Futenma, désignée en 1976 base aérienne des marines, joue aujourd’hui un rôle de soutien aux avions des marines (hélicoptères et avions), mais remplit aussi beaucoup d’autres fonctions : terrain de commande (arrière) des Nations unies, terrain de substitution pour les vols militaires à destination de la base aérienne de Kadena et les vols commerciaux à destination de l’aéroport international de Naha, plate-forme d’urgence au cas où Okinawa serait frappé par une catastrophe naturelle du type tsunami (sachant que l’aéroport de Naha, situé en bord de mer, serait probablement très endommagé, comme le fut celui de Sendai en mars 2011, lors du grand séisme et du tsunami de l’Est du Japon).

Étant Donné qu’Okinawa abrite aussi des troupes au sol, les avions de Futenma permettent des exercices et des déploiements conjoints avec les marines, ce qui constitue un aspect fondamental de la doctrine Marine-Air-Ground Task Force (MAGTF, force d’intervention mer-air-terre). Mais Futenma est beaucoup plus qu’un simple terrain d’atterrissage pour hélicoptères : grâce à sa piste de 2,7 kilomètres l’aéroport est accessible aux plus grands avions de transport du monde, ce qui lui confère une valeur stratégique non seulement pour les États-Unis et les Nations unies, dont les drapeaux flottent devant le bâtiment principal, mais aussi pour le Japon, dont le drapeau est le premier que l’on voit à l’entrée de la base. Comme nous l’avons vu, il a aussi une grande valeur pour Okinawa, compte tenu du rôle qu’il jouerait en cas de catastrophe locale ou à des fins de déviation((Dan Melton et Robert D. Eldridge, « Emotionalized debate blurs valuable functions of Futenma », (Le débat à caractère émotionnel estompe de précieuses fonctions de Futenma, The Japan Times, 7 mars 2010.)).

Sa flottille compte à l’heure actuelle quelque 74 appareils, dont beaucoup peuvent se trouver en mission à tout moment. Les partisans de l’ancien maire de la ville de Ginowan, qui encercle la base aérienne et a profité des carences du plan d’occupation des sols pour empiéter petit à petit sur elle, ont qualifié Futenma d’« aéroport le plus dangereux du monde », alors qu’en fait son bilan est excellent en termes de sécurité (malgré les dangereux ballons que font voler les groupes d’opposition et les grues qu’ils élèvent pour empêcher l’approche de la piste d’atterrissage) et ses normes de fonctionnement sont bien établies. Nombreuses en vérité sont les réglementations en matière d’heures d’ouverture, couloirs aériens, congés, examens et autres jours sensibles. Je vis et je travaille très près de Futenma. Il arrive de temps à autre que les gens se plaignent du bruit, mais ce n’est pas une base bruyante ou envahissante. À l’opposé du commentaire cité plus haut, un groupe de journalistes a même écrit, à l’issue d’une visite sur place, que c’était « l’aéroport le plus tranquille du monde(*3) ».

Ceci dit, les représentants des États-Unis n’en ont pas moins accepté de chercher le nouvel emplacement pour les installations à l’intérieur de la préfecture, décision qui a été formulée en décembre 1996 dans le cadre d’un ensemble de recommandations publié par le Comité d’action spécial nippo-américain pour Okinawa, un organisme officiel fondé en 1995 à la suite de la malheureuse affaire de viol et de la demande de déplacement de Futenma exprimée par les autorités locales. L’empressement des États-Unis à travailler de concert avec le gouvernement japonais pour déplacer la base de Futenma a été réaffirmé à de nombreuses reprises au cours des quinze dernières années, mais entre-temps le gouvernement japonais n’a pris aucune mesure concrète. Okinawa et le Japon s’efforcent de trouver une solution politique à un problème de fonctionnement qu’ils ne semblent pas comprendre – ou choisissent de ne pas comprendre.