Un cercle vicieux

Les États-Unis admettent la nécessité aussi bien politique que pratique du déplacement de Futenma, d’autant que la base est située au milieu d’une ville de 90 000 habitants, mais c’est au pouvoir central et aux autorités préfectorales et locales qu’il incombe de passer à l’acte. Si ce dossier n’a pas avancé d’un pouce depuis dix ans, c’est parce que le pouvoir central, les autorités de la préfecture d’Okinawa et la ville de Nago, site prévu pour héberger la nouvelle base (Futenma Replacement Facility, FRF), se contentent de se renvoyer la balle. On pourrait dire en vérité que la situation n’a fait qu’empirer. Si cela continue, le FRF pourrait connaître le même sort que la décision, prise au début des années 70, de déplacer le port militaire de Naha, lequel n’a toujours pas déménagé à l’heure où j’écris ces lignes. L’incapacité à mener à terme le déplacement de Futenma aggrave les autres problèmes et les malentendus dont ils font l’objet. C’est ainsi que le débat autour d’Okinawa tourne de plus en plus à la querelle émotionnelle et tombe dans un cercle vicieux sans fin dénué de toute raison et objectivité. Il devient pratiquement impossible de trouver un terrain d’entente ou de regarder les enjeux sans passion et de faire montre d’ouverture d’esprit dans la recherche des solutions.

Lorsqu’il est question d’Okinawa, il arrive souvent que le premier « fait » mentionné soit que la préfecture « héberge 75 % des bases américaines ». Ce chiffre est faux à au moins deux égards. Premièrement, si par « bases américaines » on entend « toutes les bases américaines », le pourcentage est d’environ 24 %. Deuxièmement, si c’est des « bases à l’usage exclusif des États-Unis » qu’il s’agit, alors le pourcentage est plus proche de 62 %. Il faut savoir en effet que l’armée américaine partage les deux tiers des « zones centrales d’entraînement », situées au centre et au nord d’Okinawa, avec les Forces terrestres d’autodéfense.

En fait, si l’accord SACO (Special Action Committee on Okinawa, le Comité d’action spécial nippo-américain pour Okinawa), qui stipule la restitution de 51 % des Zones d’entraînement du Nord et de la base aérienne des marines de Futenma, était appliqué, le pourcentage des bases à l’usage exclusif des États-Unis tomberait aux alentours de 49 %. Qui plus est, si le projet de redéploiement des bases connu sous le nom de « Roadmap » (feuille de route) était mené à terme, ce chiffre descendrait à 42 %, ce qui est nettement inférieur aux 75 % communément avancés. Il se trouve malheureusement que la mise en œuvre de chacun de ces projets n’est pas du ressort des États-Unis. C’est une question qui ne relève que de la politique intérieure japonaise.

Certains jugeront peut-être que 42 % reste un chiffre élevé, mais il ne faut pas oublier l’importance géostratégique d’Okinawa, qui constitue la raison même de la présence des bases – qu’elles soient américaines ou japonaises – en cet endroit depuis des décennies. Outre cela, si les autorités japonaises montraient davantage d’intérêt pour l’utilisation commune de bases et l’organisation d’entraînements communs, les pourcentages concernés diminueraient encore. Mais jusqu’à une date récente, elles ont évité ne serait-ce que de parler de l’éventualité d’une utilisation conjointe et sont restées réticentes ou indifférentes. Il est vrai qu’elles ont déjà suffisamment de problèmes avec l’augmentation de la présence des Forces d’autodéfense à Okinawa et l’établissement de nouvelles bases dans les îles les plus méridionales de la préfecture telles que Yonaguni((« Yonaguni “min’i” nibun rikuji setsumeikai funkyū » (L’« opinion publique » divisée à Yonaguni : une réunion d’information des Force terrestres d’autodéfense mise sens dessus dessous, Okinawa Taimusu, 18 novembre 2011, p.29.)).

Des malentendus problématiques

On voit donc que bien des problèmes qui participent du « problème d’Okinawa » sont en fait davantage des problèmes d’omission que d’intention. Autrement dit, il n’y a ni débat argumenté, ni examen des faits, ni exploration des opportunités. Et ceci vaut aussi pour les statistiques de la criminalité. L’armée américaine d’Okinawa est parfois perçue comme un ramassis de malfaiteurs échappant totalement au contrôle du Japon. Au moins deux faits viennent démentir cette image. Pour commencer, les membres des forces armées américaines et les personnes qui sont à leur charge ne comptent que pour une infime fraction des arrestations effectuées à Okinawa, alors qu’ils représentent 3 % de la population locale. En revanche, le taux des délits commis par les Okinawaïens est six fois supérieur à celui des délits imputables à des militaires américains. Ensuite, l’Accord sur le statut des forces (SOFA) et d’autres accords permettent aux autorités japonaises d’arrêter et de placer en détention les suspects de délits commis hors de l’enceinte de la base, et elles ont accès aux suspects sur les bases jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à les inculper, lorsqu’il s’agit de cas où les suspects sont placés sous juridiction américaine.

Bien sûr, les responsables politiques d’Okinawa sont enclins à se référer aux chiffres des délits et incidents cumulés au fil des ans pour signaler qu’ils sont en hausse. Pour illustrer cette utilisation clairement biaisée des statistiques, on peut citer un rapport, publié à l’été 2000 par un groupe d’avocats japonais, où l’on pouvait lire que les statistiques des délits d’origine américaine étaient dix fois supérieures à celles des délits commis par les Okinawaïens. Ces propos ont reçu un large écho dans la presse locale. Il s’est avéré par la suite que les données utilisées par le membre du barreau d’Okinawa qui avait rédigé le rapport étaient truffées d’inexactitudes. Mais les dégâts étaient faits. Quelques rectificatifs sont bien passés dans la presse, sans avertissement, mais cela n’a pas empêché un orateur de citer les mêmes chiffres lors d’un rassemblement qui a eu lieu le 15 juillet de la même année dans la ville de Ginowan(*4). Pourtant, si la courbe de la criminalité d’origine américaine a évolué au fil des ans, c’est en vérité à la baisse.

Il faut aussi souligner que les châtiments sont beaucoup plus sévères du côté américain. Si leur culpabilité est avérée, les militaires américains sont non seulement soumis aux peines que leur appliquent les tribunaux civils, mais ils risquent aussi d’avoir à répondre de leurs délits devant les tribunaux militaires. Qui plus est, des accusations écartées par le parquet japonais n’en sont pas moins passibles d’une condamnation au sein de l’armée s’il est avéré qu’il y a eu infraction au règlement ou au code de conduite.

Malgré tout, des voix se font encore entendre pour réclamer la révision du SOFA, même s’il faut admettre que, comparé à d’autres pays liés par des accords du même genre, le Japon est mieux loti, et que l’accord de type SOFA qu’il a lui-même noué avec Djibouti va encore plus loin en ce qui concerne les droits spéciaux qui lui sont accordés en matière de poursuites judiciaires. Je ne suis pas en train de dire que les Okinawaïens n’ont aucune raison légitime de se préoccuper de la présence des troupes américaines sur leur île, mais tout simplement qu’aucun progrès ne sera accompli tant qu’on refusera de reconnaître les faits, de corriger les malentendus et de s’atteler à la résolution des contradictions.

C’est d’autant plus important que le problème d’Okinawa peut être comparé à un nœud constitué de nombreux fils, dont le « problème des bases », mais au même titre que diverses questions économiques, sociales, historiques et autres. Si quelqu’un tire brutalement sur le fil baptisé « problème des bases », il ne fait que resserrer le nœud. Pour le dénouer, toutes les questions doivent être soigneusement distinguées, étudiées et évaluées. Plutôt que de se contenter de tirer sur un fil, on a besoin de solutions globales, fondées sur des données objectives et un débat dépassionné.

Trois acteurs – Okinawa, le Japon et les États-Unis – sont concernés par le problème d’Okinawa. Si l’on est vraiment à la recherche d’une solution, il faut que leurs besoins et leurs points de vue à tous trois soient pris en compte. Si l’une ou l’autre des parties adopte une position inflexible – une position purement de façade, dénuée de sincérité politique –, l’espoir de faire avancer le problème d’Okinawa s’éloigne de plus en plus, à mesure qu’il devient pratiquement impossible de trouver un terrain d’entente. C’est en cela qu’Okinawa doit faire partie de la solution, et pas seulement du problème.

(*1) ^ Voir Robert D. Eldridge, Post-Reversion Okinawa and US-Japan Relations: A Preliminary Survey of Local Politics and the Bases, 1972-2002 (Okinawa après la restitution et les relations nippo-américaines : enquète préliminaire sur la politique locale et les bases, 1972-2002, Toyonaka : Université d’Osaka, Centre international pour les études et la politique en matière de sécurité,2004) p.19 et 29.

(*2) ^ Kevin Maher, Ketsudan dekinai Nippon (Le Japon incapable de décider, Tokyo : Bungei Shunjû, 2011)

(*3) ^ Katsumata Hidemichi, « Yokushiryoku to futan keigen no hazama de » (Entre dissuasion et réduction des charges, Chūō Kōron, vol. 125, no. 12 décembre 2010), p.132.

(*4) ^ Kuroki Masahiro et Hayakawa Toshiyuki, Okinawa shinjidai sengen; fukki 30 nen Okinawa mondai no tabū o toku (Déclaration d’une nouvelle ère d’Okinawa : briser les tabous liés au problème d’Okinawa à l’occasion du trentième anniversaire de la restitution, Tokyo: Sekai Nipponsha, 2002), p.26–27.