Frictions montantes dans une relation plus égalitaire

Dans le contexte de cette transition structurelle dans les relations entre le Japon et la Corée du Sud, comment expliquer la récente montée des frictions ? Indubitablement, les deux nations deviennent plus égales et plus semblables l’une de l’autre. Les deux voisins asiatiques ont également acquis une position similaire et un niveau de puissance équivalent en tant que puissances mondiales. Par conséquent, ils ont de plus en plus d’intérêts communs en ce qui concerne le type d’environnement international qu’ils peuvent désirer. Tous deux sont des alliés des États-Unis, ce qui rend nécessaire pour chacun d’eux de coopérer, en vue de maximiser les avantages et de minimiser les coûts de cette alliance.

De même, en ce qui concerne les relations avec la Corée du Nord et la Chine, leurs politiques sont nécessairement convergeantes. Du point de vue du Japon, il serait préférable de voir la péninsule coréenne évoluer vers une unification sous la direction de Séoul, plutôt que de voir la Corée du Nord continuer à développer des armes nucléaires pour se protéger, même si elle devient de plus en plus dépendante de la Chine. Si le Japon normalisait ses relations avec la Corée du Nord, la diplomatie japonaise gagnerait en influence. Du point de vue de Séoul également, une étroite collaboration avec Tokyo est souhaitable, aussi bien pour favoriser une initiative de normalisation des relations entre Tokyo et Pyongyang que dans la mise en œuvre d’une coopération économique entre la Corée du Sud et la Corée du Nord.

Les relations de Séoul avec la Chine limitent sa marge de manœuvre en direction d’un renforcement de sa coopération avec Tokyo. Les liens économiques entre la Corée du Sud et la Chine se renforcent et Séoul se trouve dans une position où elle n’a pas d’autre choix que de demander à Beijing d’user de son influence sur Pyongyang pour améliorer les relations entre Corée du Nord et du Sud. Dans le même temps, néanmoins, Séoul, dans le but d’établir en Asie orientale un ordre qui bénéficie à la Corée du Sud et au Japon, doit aider à persuader Beijing de se comporter en grande puissance responsable. Et ce n’est qu’en coopérant avec Tokyo que les deux pays peuvent gagner suffisamment d’influence pour avoir un effet sur la Chine. Il ne fait aucun doute que la diversification des liens entre les deux pays sur plusieurs niveaux et sous des formes multipolaires, et l’expérience de l’évolution quand les deux pays collaboraient, ont favorisé la coopération de Séoul dans cette direction.

Inutile de dire que la coopération nippo-sud-coréenne ne fleurira pas toute seule. Il y a des limites à leur communauté d’intérêts, et certains aspects de leurs relations présentent un résultat à somme nulle, quand un côté ne peut obtenir de bénéfices de cette relation qu’en empêchant l’autre côté d’obtenir les mêmes. Dans les cas où la rivalité des deux pays est jugée importante, la coopération peut se voir refusée. Même si les deux parties peuvent attendre un bénéfice de la coopération, ce bénéfice peut s’avérer déséquilibré, ce qui conduira à une décision contraire à la coopération au motif que le creusement de l’écart résultant n’est pas souhaitable. Dans cet ordre de choses, non seulement il est plus facile de choisir la voie de la coopération quand les bénéfices réalisés sont supérieurs à ceux attendus d’une approche unilatérale, mais ces bénéfices ne doivent pas être mutuellement exclusifs et le pays en position supérieure doit accepter de voir les écarts différentiels se réduire.

La confiance mutuelle est indispensable

Pour que la coopération aille de l’avant, la relation des deux parties doit reposer sur la confiance mutuelle. La coopération n’est pas une option facile à choisir quand existent un manque de confiance et la peur que l’autre va essayer d’obtenir un meilleur gain que soi. Considérons par exemple l’Accord de Sécurité Générale d’Informations Militaires (GSOMIA) et l’Accord de fourniture mutuelle des matériels militaires et des services (ACSA). Ces deux accords auraient servis les intérêts du Japon autant que de la Corée du Sud au sein de leur alliance avec les États-Unis d’Amérique et dans leurs relations avec les autres pays, y compris la Chine et la Corée du Nord. Néanmoins, du point de vue de Séoul, ces avantages ont paru relativement réduits mis en rapports avec les désavantages qui apparaîtraient dans le cas où le Japon s’engagerait sur la voie de redevenir une puissance militaire.

Dans le même ordre d’idée, pensons au boum de la culture pop coréenne, symbolique de l’évolution de relations multipolaires à différents niveaux. La perception de ce phénomène dépend de si vous vous trouvez au Japon ou en Corée. Les Japonais y voient un phénomène d’influence grandissante de la culture coréenne dans la société japonaise et ont tendance à croire que celui-ci favorise le rapprochement des deux pays. Mais les Coréens le considèrent comme un phénomène global, et ne voient pas en quoi cela illustre un rapprochement des deux pays. En d’autres termes, la densification des échanges culturels ne signifie pas que ceux-ci participent inconditionnellement au renforcement de la confiance mutuelle entre les deux pays.

Dans ce qui précède, j’ai montré que, à un moment de grands changements portant sur la structure des relations nippo-sud-coréennes, l’explication des frictions dans les relations bilatérales du seul point de vue du cycle de la politique intérieure coréenne rencontre ses limites. Nous avons vu aussi que ces changements structurels ne sont pas en soi la principale cause des frictions, et que les effets dépendent des choix que font les acteurs politiques. Dans cette optique, la nature des décisions politiques prend toute son importance. Réfléchissons maintenant aux conditions nécessaires de choix politiques susceptibles d’ouvrir de nouvelles possibilités et maintenant envisageables en raison des changements structurels dans les relations bilatérales que nous avons identifiées.