La fascination de Taïwan pour le Japon transcende les générations

Le troisième facteur prend sa source dans l’ouverture du public taïwanais aux artistes japonais et dans le bon accueil que la population de l’île fait à la culture japonaise. Il existe, bien entendu, un lien étroit entre ce fait et l’arrière-plan historique et culturel de Taïwan. En vérité, il s’agit peut-être là du facteur qui occupe la première place dans toutes les discussions portant sur les relations culturelles entre le Japon et Taïwan. Le sujet mérite qu’on s’y attarde.

Au Japon, les gens pensent souvent que Taïwan est un endroit particulièrement bienveillant à l’égard de leur pays et de sa culture. L’île semble prédisposée à accepter la culture nippone. Pourquoi en est-il ainsi ? Un coup d’œil à la structure générationnelle de la population nous aidera peut-être à répondre à cette question.

Pour la commodité, je divise la population de Taïwan dans son état actuel en trois générations. La génération « éduquée en japonais » a grandi pendant la période de tutelle japonaise et a été éduquée dans la langue coloniale. La génération « de la loi martiale » a grandi alors que la langue japonaise était prohibée. Plus récente, la génération « des fans du Japon » consomme de la culture japonaise et y participe en temps réel, pratiquement en même temps que sa sortie au Japon.

Les Taïwanais de la génération éduquée en japonais, pour la plupart octogénaires, parlent plus ou moins couramment le japonais, au même titre que le chinois hokkien, leur langue maternelle. Aujourd’hui encore, des gens continuent de se réunir pour participer à des activités culturelles traditionnelles japonaises, telles que la lecture et l’écriture de tanka et de haïku. Malgré l’impact négatif de la tutelle japonaise, la majorité des Taïwanais apprécient en règle générale la contribution du Japon à la modernisation de Taïwan. C’est cette génération, éduquée en langue japonaise, qu’il faut remercier pour cette façon de voir et pour la sympathie à l’égard du Japon que l’on rencontre dans nombre de foyers.

La génération suivante, qui regroupe différentes tranches d’âges depuis les quadragénaires jusqu’aux septuagénaires, a grandi au cours des quelque 40 années qu’a durées loi martiale, quand l’usage du japonais était prohibé à l’école, au bureau et dans les médias publics. Durant cette période, l’emploi du mandarin était obligatoire, si bien que les gens qui vivaient à Taïwan depuis avant la guerre et avaient parlé le chinois hokkien pendant toute leur enfance se voyaient interdire l’usage de leur langue maternelle dans un contexte public. Malgré la difficulté de cette situation de droit, il serait erroné de croire que cette génération a grandi sans aucun contact avec la langue ou la culture japonaise.

Il faut savoir, pour commencer, que, dans bien des familles, les personnes qui avaient grandi pendant la période nippone ont continué de parler le japonais à la maison, si bien que de nombreux Taïwanais ont appris cette langue au contact de leurs parents et grands-parents. Outre cela, il faut tenir compte du Qunxinghui, « Rassemblement de stars », un programme musical qui, dans les années 1960 et 1970, a été l’une des émissions phares de la télévision taïwanaise. Évidemment, ce programme était émis en mandarin, la « langue nationale » officielle, mais bien des morceaux joués étaient des chansons populaires japonaises sur lesquelles on avait greffé des paroles chinoises. Particulièrement déterminante a été l’influence de Teresa Teng (1953-1995), qui a régné pendant deux décennies sur le marché de la chanson populaire en langue chinoise et qui est également devenue célèbre au Japon. Le fait est que, même pendant la période où le japonais était officiellement prohibé, les Taïwanais continuaient d’être imprégnés par l’influence de la culture populaire nippone.

Et maintenant, nous avons la génération « hari » des « fans du Japon ». Après la levée de la loi martiale, survenue en 1987, la démocratisation a rapidement progressé à Taïwan. Les restrictions imposées en matière de langue et de culture japonaises ont peu à peu été assouplies, notamment après 1988, année de la mort du président Chiang Ching-kuo, auquel a succédé Lee Teng-hui, un natif de Taïwan qui avait grandi pendant la période japonaise. Ce changement a coïncidé avec l’essor global des études japonaises observé dans les années 1990 et la culture japonaise a alors commencé a innonder Taïwan. Une nouvelle génération de fans du Japon, auto-baptisée la « tribu hari », a fait son apparition.

On voit donc que le goût et la compréhension de la culture japonaise a toujours fait parti de la configuration culturelle de Taïwan, même si ses contours et sa forme ont varié d’une génération à l’autre. Le fait historique de la domination japonaise, qui a duré un demi siècle, a voulu que la culture nippone fût intégrée comme un composant naturel de la culture Taïwanaise. Au cours des années qui ont suivi la guerre, ces éléments naturels ont constitué le terreau sur lequel ont poussé les sentiments d’amitié pour le Japon qu’on peut observer aujourd’hui.