L’attrait que Taïwan exerce sur les artistes japonais

Pour finir, je veux dire quelques mots sur la diversité et la flexibilité de la culture taïwanaise, ainsi que sur le potentiel de l’île en tant que marché. Dans les temples taoïstes de Taïwan, il n’est pas rare que les gens rendent un culte, non seulement à Mazu, la déesse de la mer révérée dans toute la Chine du Sud, mais encore au bodhisattava Guanyin (Avalokitesvara) et à Confucius. Ce syncrétisme est caractéristique de Taïwan, où se coudoie tout un éventail de traditions et où les gens sont prêts à faire bon accueil à tout ce qui promet de leur apporter un profit.

Outre la diversité, un autre trait marquant de Taïwan réside dans l’adaptabilité et la flexibilité de ses habitants. Si une nouvelle entreprise n’arrive pas à être rentable au bout de six mois ou à peu près, il n’est pas rare que son propriétaire la ferme et se lance dans une nouvelle activité. Et si la seconde affaire réussit, il reste toujours à l’affût du meilleure moment pour la vendre et profiter de la prochaine opportunité. Cette flexibilité et ce dynamisme représentent à bien des égards l’exact contraire de ce qui se passe au Japon, où le détail fait l’objet d’une attention sans relâche. Pour les artistes, cette diversité et cette flexibilité constituent un environnement de travail confortable et libre.

La facilité d’accès au marché taïwanais entre aussi en ligne de compte. Avec sa population dense de 23 million d’habitants et ses faibles coûts d’entrée, ce marché joue un rôle pilote pour ceux de Chine, Hongkong et Singapour, où tout succès sur l’île tient en réserve la promesse d’une transformation à plus large échelle. Il ne faut pas oublier que, dans le domaine de la musique et de la vidéo, il existe déjà un marché pan-asiatique qui transcende la barrière des langues et des frontières. Jusqu’à une époque relativement récente, il arrivait fréquemment que des chansons qui s’étaient taillé un succès au Japon fussent traduites en chinois à Taïwan, d’où elles gagnaient peu à peu d’autres marchés de la même langue. Aujourd’hui, l’Internet permet une diffusion quasiment instantanée de l’information dans le monde, si bien que la nécessité d’être basé au Japon se fait moins impérieusement sentir pour les artistes.

Taïwan est en outre immunisé contre le mal que les entrepreneurs japonais appellent parfois le « risque chinois », et cela contribue aussi à faire de l’île un endroit attrayant pour les étrangers. Quelque soit son attrait en tant que marché, la Chine est en effet un pays où la politique représente une menace constante. Ainsi, l’an dernier, quand les relations entre la Chine et le Japon se sont détériorées en raison de la querelle à propos des îles Senkaku, une personnalité japonaise de la télévision s’est trouvée plus ou moins mise au ban de la télévision chinoise du simple fait de sa nationalité. Une tournée en Chine que devaient effectuer des musiciens japonais installés à Taïwan a été annulée à l’instigation des organisateurs. En revanche, on a du mal à imaginer qu’il se produise entre le Japon et Taïwan quoi que ce soit qui puisse ainsi empêcher un artiste de monter sur scène. Or ce sentiment de sécurité est précieux pour un artiste. Il est à mes yeux irremplaçable.

L’auteur, accompagné de Huang Yu-hsiang, le pianiste aveugle vedette du film The Touch of Light, donne un concert « Merci Taïwan », destiné à manifester la gratitude du Japon envers Taïwan pour l’aide que l’île lui a procurée après le séisme.

Les dons qui sont parvenus au Japon après le tsunami qui a frappé le Tôhoku en 2011 ont permis à bien des Japonais de prendre conscience de l’affection que les Taïwanais nourrissent pour leur pays. Ils ont aussi grandement contribué à éveiller leur intérêt pour l’île. Tant et si bien que diverses initiatives visant à exprimer la gratitude des Japonais envers Taïwan ont vu le jour.

Ces signes d’amitié ont été bien reçus par les Taïwanais, dont beaucoup avaient longtemps pensé que l’affection qu’ils portaient au Japon ne leur était pas pleinement rendue. C’était en quelque sorte un amour à sens unique. Mais depuis peu les Japonais se sont mis à rechercher l’affection des Taïwanais et leur accordent la leur en retour. Les artistes et les musiciens qui, comme moi, sont installés à Taïwan, ont le privilège de représenter le Japon aux yeux de tous les Taïwanais et de leur faire passer le sentiment d’affection que le Japon nourrit à leur égard.

(Photographie de titre « Cape N°7 » : MAXAM Inc.)