Le remords des orphelins pour la mort de leurs parents

Il n’est pas rare que les enfants qui ont perdu leurs parents se jugent responsables de cette perte. Les jeunes rescapés peuvent être hantés pendant des années par de tels sentiments de culpabilité. C’est ainsi que, six ans après le séisme de Kobe, une collégienne a avoué confidentiellement que c’était elle qui avait tué sa mère : au lieu de finir ses devoirs à la maison la nuit précédente, elle avait remis la tâche au lendemain matin, contraignant sa mère à se lever plus tôt que d’habitude pour préparer son petit-déjeuner. Sa mère aurait survécu, elle en était convaincue, si elle ne s’était pas levée d’aussi bonne heure. Malgré l’absence de relation directe entre le fait qu’elle n’avait pas fini ses devoirs à la maison et la mort de sa mère, la fille continuait, sans en parler à personne, à se considérer comme coupable.

Il y a des moments où des enfants laissent soudain émerger des sentiments de perte ou de tristesse qu’ils avaient refoulés pendant des années. Je souhaite contribuer à l’apparition de ces moments en offrant aux enfants le genre d’environnement sécurisant et chaleureux qui leur permettra de s’ouvrir et d’exprimer leurs émotions les plus profondément enfouies. Telle est, me semble-t-il, la responsabilité qui incombe aux adultes de leur entourage.

Contrairement au séisme de Kobe, le tremblement de terre et le tsunami du Tôhoku se sont produits en plein après-midi, à une heure où les familles étaient dispersées, les parents se trouvant au travail, les enfants à l’école et les grands-parents à la maison. Tous ont convergé séparément vers les abris d’urgence et certains ont dû attendre plusieurs jours avant de se trouver réunis, en larmes. Pour d’autres, eux aussi en larmes, la réunion n’a jamais eu lieu. Il s’est écoulé entre un et six mois avant que les personnes emportées par le tsunami ne soient retrouvées. Pour bien des rescapés, ce fut indubitablement une expérience traumatique et douloureuse.

Aux dires de personnes qui, par leur travail, se sont trouvées en relation avec des enfants peu après la catastrophe, parce que les écoliers avaient reçu la consigne de se préoccuper exclusivement de sauver leur propre vie, sans penser aux autres, nombre d’élèves parmi les plus grands se sont enfuis en laissant les petits derrière eux, si bien que, quand ils se sont retournés, ils ont vu les vagues engouffrer ceux qui ne pouvaient pas courir assez vite. Bien sûr, le traumatisme subi par les enfants ne se réduit pas aux circonstances immédiates de la catastrophe. Certains collégiens ont aidé au transport des cadavres et d’autres ont été victimes d’agressions sexuelles, commises la nuit dans les toilettes des centres d’évacuation.

La Rainbow House de Sendai. Grâce à son plafond arrondi, la salle polyvalente ressemble moins à un gymnase scolaire tels que ceux qu’on peut voir dans les abris d’urgence mis en place après le mois de mars 2011.
Le long des murs de la salle polyvalente, des « cachettes » ont été aménagées pour les enfants qui souhaitent être seuls.
Avec ses murs capitonnés et son sac de sable, la « salle volcan » offre un endroit où l’énergie refoulée peut se libérer.

Mettre sous le boisseau ses troubles profonds

À l’évidence, il y a des choses qu’on préférerait garder secrètes. C’est pourquoi, à la Rainbow House, on exerce aucune pression sur les enfants pour les pousser à parler. Mais nous n’en sommes pas moins à leur écoute, en espérant que la charge émotionnelle qu’ils portent se trouvera un tant soit peu allégée pour peu qu’ils s’ouvrent et partagent leurs souvenirs les plus douloureux. Peut-être les gens du Tôhoku sont-ils taciturnes, mais cela ne signifie pas qu’ils n’ont rien à dire. Aussi réticents soient-ils à révéler leurs sentiments les plus intimes aux membres de leurs familles ou à d’autres proches, les enfants comme les adultes apprécient une oreille bienveillante.

Après la catastrophe, bien des rescapés ont remarqué qu’ils faisaient partie de ceux qui avaient eu de la chance. « Nous n’avons perdu qu’un proche », disaient-ils. « Il y a des familles entières qui ont disparu. » Stoïques, ils se disaient à eux-mêmes qu’ils n’avaient pas le droit de se plaindre alors que d’autres étaient dans une misère beaucoup plus grande. Les adultes de sexe masculin étaient particulièrement enclins à adopter ce genre de raisonnement, comme s’ils devaient impérativement mettre sous le boisseau leur trouble et leur agitation intérieure.

L’attitude des rescapés de Kobe était tout à fait différente. Lorsque Ashinaga leur proposait d’organiser une excursion pour donner aux enfants l’occasion de sortir de leurs abris, la plupart des responsables se montraient reconnaissants et heureux de donner leur autorisation. Dans le Tôhoku, en revanche, notre proposition se heurtait fréquemment à un refus. « Vu le travail que les volontaires de Tokyo font pour nous, il serait malvenu de laisser nos enfants s’amuser », disaient-ils. Il y a chez eux une tendance à accorder la priorité à autrui et à remettre à plus tard la satisfaction de leurs propres besoins. Il est donc possible qu’ils mettent plus longtemps que les rescapés de Kobe à se confronter à leurs souffrances émotionnelles.