Voici 20 ans que la commune de Kani, au centre du Japon, relève vaillamment le défi du vivre-ensemble en contexte multiculturel. La ville s’est donné pour objectif de réduire à zéro la « non-scolarisation » des jeunes, d’éduquer et de scolariser tous les enfants d’origine étrangère. Pour cela, elle a mis en place programme baptisé « Bara ». Reportage sur le terrain.
Quatre mois pour apprendre la langue, la culture et les coutumes japonaises
Nous sommes à Kani, dans la préfecture de Gifu, dans une école entourée de champs et d’habitations. La journée commence toujours par un chant joyeux. On entend les enfants chanter une comptine qui permet de mémoriser le syllabaire japonais :
« Ayatori, Isutori, A-I-U-E-O (Jeu de ficelle ayatori, chaises musicales isutori, A-I-U-E-O)
Kaki-no-mi, Kuwa-no-mi, KA-KI-KU-KE-KO (fruit du kaki, fruit du murier, KA-KI-KU-KE-KO) …»
Cette comptine figure dans les manuels de japonais de CP. Après avoir chanté, l’enseignante explique les activités du jour en parlant lentement et en accompagnant ses propos de gestes.
« Aujourd’hui, trois nouveaux amis sont là. Avant, on était 12. Avec 3 nouveaux. On est combien ? 12 plus 3, ça fait …? »
Les enfants s’empressent de crier « 15 ! » puis une fratrie de trois enfants, visiblement nerveux, commence à se présenter à la classe. Les nouveaux-venus arrivent tout juste du Pakistan. Les enfants qui les accueillent viennent des Philippines et du Brésil et l’enseignante est philippine.
Dans cette classe de soutien baptisée « Bara kyôshitsu KANI », les enfants d’origine étrangère apprennent, sous l’égide d’une enseignante de nationalité étrangère, les bases de la langue japonaise et des mathématiques, ils s’initient à la vie scolaire, se familiarisent avec les différentes tâches mais apprennent aussi à faire le ménage de la classe, ou à manger avec des baguettes. Ce programme s’adresse aux enfants âgés de 6 à 15 ans, après une formation de quatre mois, ils intègrent soit une classe de primaire, soit un collège de la commune.
Au Japon, la scolarisation des enfants d’origine étrangère n’est pas obligatoire, elle reste facultative et les familles doivent au préalable obtenir une autorisation des Comités éducatifs de leur lieu de résidence. Mais, la commune de Kani, souhaite garantir à tous, sans distinction de nationalité, l’accès à l’éducation. Pour accompagner les enfants qui appréhendent de rentrer à l’école japonaise, la municipalité a mis en place en 2005 un programme de soutien qui donne ses couleurs à la politique de vivre-ensemble multiculturel de la ville.
Le ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et des Technologies (MEXT) a annoncé que, pour promouvoir l’enseignement du japonais aux enfants d’origine étrangère, un projet pilote de classes de soutien serait lancé sur tout le territoire japonais en 2027. La commune de Kani a 20 ans d’avance.
Tout a commencé avec l’enthousiasme d’une chercheuse
Le programme « Bara » est né de l’enthousiasme d’une chercheuse qui a su remporter l’adhésion des collectivités locales et des habitants. Kojima Yoshimi est professeure, elle dirige le Centre pour le vivre-ensemble multilingue et multiculturel de l’Université des langues étrangères de Tokyo. Après le grand séisme de Kobe en 1995, alors qu’elle prend part à la reconstruction de la ville, elle réalise que de nombreux enfants d’origine étrangère ne sont pas scolarisés. Elle participe au plan d’aide au développement diligenté par le gouvernement mais cette expérience la laisse perplexe.
« Dans les années 90, le Japon était le premier donateur au monde du plan d’aide au développement. Pendant mes déplacements en Amérique centrale ou en Amérique du Sud, j’entendais des remerciements : “Grâce à votre pays, nos enfants peuvent aller à l’école et y recevoir un repas.” Au Japon, pourtant, on ne se préoccupait pratiquement pas des enfants étrangers vivant sur le territoire. Non seulement on ne les protégeait pas en les dispensant de l’obligation scolaire, mais on les en écartait même du système éducatif. »
Kojima, qui souhaite désormais remédier à la non-scolarisation des enfants d’origine étrangère, participe à la première Conférence des villes à forte concentration d’étrangers, organisée à Hamamatsu en 2001, qui rassemble les représentants de 13 communes des préfectures d’Aichi, de Gifu, de Mie, de Shizuoka et de Gunma (où se concentrait de plus en plus de ressortissants d’origine japonaise implantés en Amérique du Sud). C’est là qu’elle entend parler de Kani.
Le taux de scolarisation ne correspond pas. Il faut se rendre à l’évidence, les enfants d’origine étrangère ne sont pas tous inscrits dans les écoles primaires et les collèges publics de la ville. Consciente du problème, la municipalité avait voulu faire un état des lieux en envoyant des questionnaires par la poste, mais le taux de réponse était resté faible. « Je vais m’installer à Kani et rendre visite à tous les ressortissants étrangers ayant des enfants pour mener l’enquête », propose Kojima. La ville de Kani est très réceptive, d’autant que le taux de réponse aux entretiens en face à face menés en collaboration avec l’Association pour les échanges internationaux de la ville de Kani se révèle satisfaisant.
La campagne d’entretien sociologique va s’étaler sur deux ans. C’est la toute première enquête exhaustive sur la scolarisation des enfants de nationalité étrangère menée au Japon. Les résultats montrent qu’environ 10 % des enfants ne sont pas scolarisés, mais le taux monte à 30 % si on inclut les cas où le lieu de résidence n’a pas pu être clairement identifié (pour cause de déménagement ou en cas de retour temporaire dans le pays d’origine, par exemple).
Les enfants non scolarisés sont de différentes nationalités. L’enquête montre par ailleurs que de nombreux « jeunes aidants » s’occupant de leurs jeunes frères et sœurs ou effectuant des tâches ménagères sont aussi concernés. Kojima s’étonne de voir que des enfants de 12 ou 13 ans travaillent en usine. « J’étais stupéfaite de voir que le travail des enfants, que je considérais comme un problème propre aux pays émergents, existait au Japon, qui plus est dans une petite ville comme celle-ci. »
Une équipe pédagogique désemparée
Kojima fait alors la connaissance du directeur de collège basé dans un quartier de Kani où de nombreux jeunes ne sont pas scolarisés. Alors qu’elle s’apprête à rendre visite de l’établissement, le directeur la prévient :
« Vous souhaitez faire des recommandations ou vous exprimer au sujet des enfants d’origine étrangère, alors renseignez-vous d’abord sur la réalité du terrain. Si vous êtes prête à endosser nos difficultés, vous pouvez venir au collège dès demain. »
Kojima saute sur l’occasion et dès le lendemain elle passe presque tous les jours au collège. Elle voit combien les enseignants sont déconcertés par le comportement des jeunes d’origine étrangère.
À la récréation, les jeunes brésiliens, alors très nombreux dans l’établissement, dansent dans les couloirs et dans les escaliers en portant des enceintes sur les épaules : des enseignants les poursuivent pour les faire arrêter.
On peut comprendre ces enfants. Malgré leurs efforts, leur maîtrise du japonais reste plus qu’insuffisante. Ils s’entendent dire qu’ils sont des incapables et finissent par se détourner des cours et de l’école.
« On ne peut rien en tirer ! », à chaque fois que le directeur s’indigne, Kojima de lui rétorquer :
« Cet enfant-ci vient d’une famille monoparentale, il aide énormément aux tâches ménagères », « Cet enfant-là s’occupe sans cesse de ses jeunes frères et sœurs à la maison ».
Le chef d’établissement commence alors de regarder différemment ces enfants et il finit par se ranger du côté de Kojima dont il devient un fervent défenseur.
Le collège avait ouvert en 1999 une classe de soutien en japonais, dont l’enseignant avait pour mission principale d’apprendre les idéogrammes. Le directeur s’engage dans une profonde réforme de l’encadrement.
« Le cours est rebaptisé “classe internationale” et le chef d’établissement y affecte d’excellents pédagogues. On y enseigne le japonais, mais on y propose aussi du soutien dans différentes disciplines. Il pousse les enseignants à dispenser des cours supplémentaires en prenant sur leur temps libre. Il inaugure également un cours “optionnel” de portugais (la langue officielle du Brésil) ouvert aux enfants japonais. Dès l’année scolaire suivante, ces initiatives portent leur fruit et permettent d’augmenter le nombre de jeunes d’origine étrangère réussissant à passer au lycée. »
Les travaux de Kojima impactent également la politique de la ville. Les problèmes ayant été clarifiés, la municipalité de Kani annonce vouloir réduire à zéro la déscolarisation sur le territoire de la commune. En avril 2005, un programme garantissant l’éducation des élèves d’origine étrangère est mis sur pied, le programme de soutien dont rêvait Kojima peut voir le jour.
À l’époque, comme la ville de Kani venait d’inaugurer l’une des plus grandes roseraies du monde, le programme fut mis sous le signe de la rose (bara) et baptisé « Bara Kyôshitsu KANI ».
Kakamu Mayumi qui dirige l’Association des échanges internationaux de Kani explique : « Quand j’ai participé à la Conférence des villes à forte population étrangère, certains maires déclaraient que les étrangers faisaient vivre les finances de leur commune. Ils avaient une vision à long terme. ». Il fallait réagir.
Leur redonner confiance en eux
En classe de soutien, les enfants s’initient à la vie scolaire à la japonaise et progressent en japonais, mais ce n’est pas le plus important.
« Les enfants arrivent au Japon car leurs parents y ont trouvé un travail ; les jeunes ne comprennent pas toujours pourquoi ils ont été séparés de leurs proches et de leurs amis restés au pays, ils ne sont pas toujours prêts à accepter cette nouvelle vie. Certains ne savent plus pourquoi ils sont là, d’autres ne font que pleurer », explique Wakahara Toshikazu, qui dirige le programme « Bara » depuis 7 ans.
Le programme « Bara » prend grand soin des enfants qui vivent un changement radical de leur environnement. Des Brésiliens et des Philippins ayant eux-mêmes été scolarisés au Japon font partie de l’équipe enseignante. En juillet dernier, un alumni ayant suivi le programme « Bara » quand il était au collège a rejoint l’équipe.
Une autre particularité du programme est que les enfants sont inscrits dans une école primaire ou un collège de la région. Chaque enfant a un professeur principal et des camarades de classe dans son établissement de rattachement ; il participe aux sorties scolaires et autres événements, passe les examens médicaux scolaires et peut prendre ses repas à la cantine.
En août 2020, face à la forte augmentation du nombre d’enfants d’origine étrangère, une deuxième classe a été créée. Depuis, les enfants suivent un parcours en deux temps. Ils passent d’abord deux mois en « Bara 1 », puis passent les deux mois suivants en « Bara 2 » et cette deuxième classe a été installée dans l’enceinte du collège.
Sur les murs de la classe on peut voir affichée la devise de « Bara 1 » : « sourire » sans « rien lâcher ». En « Bara 2 », le motto est « se tenir prêt » en ayant « confiance en soi ».
« En “Bara 1”, l’essentiel est que les enfants viennent en cours. Nous voulons qu’ils se fassent des amis, qu’ils se sentent en sécurité et qu’ils sourient. Nous les encourageons à ne pas baisser les bras, même s’ils ne comprennent pas le japonais. En “Bara 2”, nous mettons en place des dispositifs pour qu’ils aient confiance en eux et persévèrent, même en cas de difficulté. Par exemple, nous avons des séances intitulées “Oui, tu peux !” (dekiru-yo) », explique Wakahara.
Ces séances s’adressent aux enfants en fin de programme, le but est de leur montrer qu’ils peuvent réussir. Les enseignants qui les ont suivis les aident, en leur parlant dans leur langue maternelle, à préparer l’exposé où ils se montreront sous leur meilleur jour et montreront leurs points forts.
Certains enfants calligraphient des idéogrammes, d’autres jouent d’un instrument avec leurs camarades. On leur donne l’occasion de se montrer à leur meilleur, ils prennent confiance et abordent l’avenir en étant plus sereins et plus optimistes et tout l’auditoire se réjouit de voir ces jeunes enfants philippins s’amuser sur scène.
Le programme « Bara » fête ses 22 ans. Les 1 155 élèves ayant profité du programme représentent 11,7 % du nombre total de collégiens ayant réussi à passer au lycée (en date du 19 décembre 2025).
Le nombre d’enfants arrêtant les études ou quittant le collège en cours de scolarité a considérablement diminué. Les jeunes d’origine étrangère qui sont en primaire ou au collège à Kani rêvent d’entrer au lycée ou dans des filières professionnelles. Les Brésiliens étaient autrefois majoritaires, mais l’éventail des nationalités s’est diversifié. De plus en plus de migrants souhaitent vivre et s’installer au Japon de façon durable. Certains fondent une famille à Kani, créent leur entreprise et génèrent des emplois.
Kojima repense au chemin parcouru :
« Quand j’ai commencé à mener mes entretiens, puis quand j’ai travaillé au Comité éducatif de Kani, j’étais intimement convaincue que les enfants d’origine étrangère devaient dès le départ être plongés dans un environnement leur permettant d’être pleinement reconnus et porté par un message positif leur disant : “Ton bagage multiculturel et multilingue est formidable”. Je voulais qu’ils aient confiance en eux. Que ces enfants réussissent à maîtriser le japonais tout en conservant leur langue maternelle pourrait transformer radicalement le regard porté sur les personnes d’origine étrangère. Il devrait être possible de transformer les mentalités, qu’on les voie enfin comme des « des acteurs contribuant à l’enrichissement de la communauté locale ». Il existe au Japon des classes de soutien destinées à des enfants qui font leurs premiers pas dans le système scolaire japonais, mais je pense que le programme « Bara » est innovant, notamment parce que les enfants qui y prennent part sont par ailleurs scolarisés dans des établissements conventionnels. »
L’éducation pour tous, quelle que soit la nationalité des enfants.
Déjà plus de 4 millions de ressortissants étrangers vivent au Japon, dans nos communautés. Souhaitons que cet état d’esprit si bien développé à Kani, puisse s’enraciner plus largement.
(Toutes les photos : © Kumazaki Takashi. Photo de titre : pendant un cours du programme « Bara » à KANI . Le deuxième cursus a été lancé en 2020.)






