Le Japon à l’ère de la migration circulaire
En ce qui concerne le recours aux travailleurs étrangers pour remédier aux pénuries de main-d’œuvre, le gouvernement japonais s’en est tenu jusqu’ici à une approche extrêmement prudente, limitée à des mesures ponctuelles et politiquement sûres telles que l’accueil de travailleurs d’ascendance japonaise. Vue dans ce contexte, la politique récemment annoncée, qui ouvrirait la porte à des milliers de travailleurs peu qualifiés et semi-qualifiés, ressemble à un brusque changement de cap. La vérité la plus probable, c’est que, après une longue période de confrontation, la balance a finalement penché du côté des forces favorables à la réforme de l’immigration – à savoir l’industrie japonaise et ses défenseurs attitrés.
Le lobby japonais des affaires (supposé être la principale force à l’arrière plan de la nouvelle politique) fait pression depuis un certain temps pour obtenir la levée des restrictions à l’accueil des travailleurs étrangers, en prenant prétexte du manque de main-d’œuvre lié au vieillissement de la société japonaise et à la contraction de la population en âge de travailler. D’un autre côté, les fonctionnaires de l’immigration et de la police s’opposent à tout afflux massif de travailleurs étrangers pour des raisons de sécurité publique. Ce conflit basique entre intérêts commerciaux et maintien de l’ordre n’est en aucun cas spécifique au Japon. Mais la combinaison de facteurs requise pour surmonter les résistances des défenseurs du second point de vue varie d’un pays à l’autre.
Dans le cas du Japon, l’importance accordée par le gouvernement Abe à la mondialisation des échanges et de l’investissement et à la réforme du marché du travail en vue de stimuler l’économie a indubitablement constitué l’un des facteurs clefs. Sans doute la prise de conscience que la force traditionnelle du Japon dans le domaine de la technologie et de la gestion des entreprises ne constitue plus particulièrement un avantage dans le contexte actuel des affaires internationales a-t-elle aussi influencé les décideurs politiques. Peut-être le succès des politiques récemment mises en œuvre en vue d’encourager le tourisme en provenance de l’étranger a-t-il également contribué à faire pencher la balance en faveur des partisans de l’ouverture de la porte aux travailleurs étrangers.
Le changement a probablement été facilité par un autre facteur, à savoir l’évolution de l’opinion internationale sur les politiques migratoires. Aujourd’hui, de nombreux experts chantent les mérites de la « migration circulaire », présentée comme une stratégie gagnant-gagnant potentiellement avantageuse tant pour les pays de destination appartenant au monde industriel avancé que pour les nations en développement. L’expression « migration circulaire » désigne le flux à caractère temporaire, souvent répétitif, des travailleurs migrants entre leurs pays d’origine et un ou plusieurs pays d’accueil. Les spécialistes du développement international voit en elle un moyen de venir en aide aux nations en développement en mettant un frein à la « fuite des cerveaux » et en transférant des compétences et des capitaux vers les pays qui en ont besoin. Les dirigeants occidentaux espèrent qu’elle contribuera à endiguer l’afflux de migrants à long terme tout en répondant à la forte demande de main-d’œuvre.
Le point clef du problème, bien entendu, c’est d’obtenir des migrants qu’ils rentrent chez eux. Dans le cadre de la politique traditionnelle d’immigration, nombre de pays industriels avancés se sont heurtés aux limites de l'expatriation en tant qu’outil à cette fin. Mais le concept de migration circulaire facilite la tâche aux pays de destination désireux d’adopter des politiques aptes à décourager l’installation des travailleurs étrangers, dans la mesure où il implique que le retour de ces derniers est une bonne chose du point de vue du développement de leur pays d’origine. À l’évidence, les droits humains fondamentaux des migrants ne doivent pas être violés en cours de route, et c’est un point auquel les Nations unies et autres organisations internationales devront à l’avenir être attentives. Mais il apparaît de plus en plus que le virage de la communauté internationale en faveur des politiques de migration circulaire fait partie des facteurs qui ont contribué à la décision du Japon d’ouvrir la porte aux travailleurs migrants en dépit de la persistance des résistances à l’immigration.
