Un Japonais qui a découvert le japonisme ?

Brigitte Koyama-Richard  Êtiez-vous très érudit dans le domaine de la culture traditionnelle japonaise ?

Bridge Leading to Daishi (cross-sectional diagram) / Pont vers Daishi (schéma transversal) / 1992 / crayon sur papier / 65×50cm / © YAMAGUCHI Akira, Galerie d’Art Mizuma

Yamaguchi Akira  J’étais complètement ignorant. À l’époque, pour moi, parler d’architecture japonaise, c’était plus évoquer la structure des maisons d’habitation en ossature bois que la villa impériale de Katsura. Mon image du Japon traditionnel, c’était celle des films de Kurosawa et ça n’allait pas plus loin que ça ! Puis, à l’université, lors d’un stage d’art ancien, j’ai visité les sanctuaires et les temples de Nara et Kyôto, et c’est à partir de là que j’ai commencé à apprendre tout ce que je pouvais sur l’art japonais des siècles passés, comme l’Ukiyo-e (les estampes), le Byôbu-e (la peinture sur paravents), les Ema (art votif), les peintures de démons, les tableaux de batailles. C’était une sensation sans doute proche de celle de l’étranger amusé découvrant la culture japonaise.

Brigitte Koyama-Richard  La rencontre avec l’Ukiyo-e et d’autres formes d’art japonais a été une véritable révélation pour les peintres impressionnistes français à la fin du XIXe siècle. Il est bien connu que le Japonisme(*2) a eu une grande influence sur Van Gogh, Monet, etc.

Pour les impressionnistes, l’apparition de la technique photographique(*3) a posé les limites de la peinture en tant que moyen de reproduction réaliste. Au cours de leurs tâtonnements, ils ont découvert la peinture japonaise qui offrait bien d’autres possibilités que le dessin en perspective(*4). J’ai l’impression que cette angoisse des impressionnistes, on la retrouve quelque part chez vous.

Yamaguchi Akira  Vous me surestimez beaucoup. Je suis d’accord avec vous, les impressionnistes ont ouvert une nouvelle ère en intégrant résolument des éléments pré-modernes comme le japonisme. Mais ce qui est remarquable, c’est la grande sensibilité dont ils ont fait preuve en portant leur regard vers l’art d’un petit pays comme le Japon, alors qu’ils étaient eux-mêmes issus de l’empire du réalisme en cours de construction. J’admire beaucoup cette audace qui consistait à opérer un changement de direction au risque de mettre en danger leurs propres bases.

La perspective dispersée de la composition des vues « à  vol d’oiseau »

Brigitte Koyama-Richard  J’apprécie énormément toutes vos œuvres et, parmi celles-ci, ce tableau chôkanzu (vue à vol d'oiseau) du grand magasin Mitsukoshi. Il s’agit d’une peinture dans le style des Rakuchû rakugai-zu (« Scènes dans et autour de la capitale »), genre typique de la peinture Yamato-e qui illustre des lieux historiques de Kyôto et les mœurs des habitants. Apparu à la fin de l’époque de Muromachi, ce genre s’est développé en particulier dans les peintures de paravents (Byôbu-e) et s’est transmis jusqu’à l’ère Meiji.

Votre tableau de Roppongi, celui que j’ai vu la première fois, est également composé selon cette technique. On peut dire que ces œuvres sont nées d’une rencontre avec la perspective pré-moderne.

Department Store: Nihonbashi Mitsukoshi / Grand magasin : Nihonbashi Mitsukoshi / 2004 / crayon, aquarelle sur papier / 59,4×84,1cm / Collection d’Isetan Mitsukoshi Ltd / © YAMAGUCHI Akira, Galerie d’Art Mizuma

Yamaguchi Akira  C’est exact. Quand on étudie l’art occidental, on prend l’habitude de tout observer selon le point de vue de la perspective classique occidentale qui fixe la position de l’observateur par rapport à l’image et détermine la composition. Mais dans le Rakuchû rakugai-zu, le point de fuite n’est pas fixé. C’est comme sur Google Maps, un point de vue est établi pour chaque objet et tous sont dispersés sur la toile. La même logique prévaut pour l’échelle. Plusieurs échelles coexistent, leurs frontières sont cachées par des nuées de façon à ne pas créer de disharmonie.

Brigitte Koyama-Richard Pour cette œuvre, vous avez également utilisé la technique du Fukinukiyatai (« toiture enlevée »), qui date du milieu de l’époque de Héian, n’est-ce pas ? C’est une technique qui permet de représenter un intérieur vu d’en haut, en supprimant le toit et le plafond. Cela vous permet de peindre à la fois les passants qui se dirigent vers le grand magasin Mitsukoshi et l’animation qui y règne. Les gens de l’époque Momoyama, de l’époque d’Edo et d’aujourd’hui se côtoient, prennent leur repas et font ici leurs achats, dans un réalisme saisissant.

Yamaguchi Akira  La peinture, par définition, est un moyen de rendre une réalité à trois dimensions lisible sur un support à deux dimensions. La notion de « mensonge » en fait partie dans son principe même. Pour moi, le fait qu’une image quelconque de la réalité apparaisse dans l’esprit du spectateur, est plus important que la précision photographique de l’image.