Le progrès est-il l’ennemi de nos racines ?
J’ai pris conscience de plusieurs choses importantes au cours de mes pérégrinations. Par exemple : à quoi sert l’argent ?
Comme je transportais ma maison et un sac à dos rempli de vêtements, je voulais voyager le plus légèrement possible. J’avais besoin de nourriture et d’eau, bien sûr, mais puisque c’est lourd à transporter, je voulais m’en procurer uniquement lorsque cela était nécessaire, c’est-à-dire en utilisant de l’argent. Une bouteille de 500 ml d’eau ne coûte que 100 yens (0,75 euros), mais il y a une différence de poids : alors que la bouteille pèse 500 grammes, la pièce de 100 yens ne pèse que 5 grammes. L’argent est quelque chose de léger ; son essence même est de pouvoir l’échanger contre quelque chose de lourd. Il en va de même pour prendre une douche ou laver du linge. Ce sont des choses qui sont évidemment trop lourdes à transporter, mais on peut échanger de l’argent contre une douche ou faire une machine à laver.
Ensuite, je me suis mis à réfléchir au rôle que joue la terre dans nos vies
À l’époque où je louais un appartement, je pouvais satisfaire tous mes besoins quotidiens sans avoir à quitter la zone de mon quartier. Même s’il m’arrivait d’en sortir pour rencontrer des amis, cela revenait simplement à aller dans un autre quartier. Je me déplaçais d’un point à un autre, que ce soit en voiture ou en train. Si je conduisais, je gardais les yeux sur la route, et si je prenais un train, j’étais sur mon smartphone : je ne pensais jamais à ce qu’il y avait au-delà du paysage urbain. Mais le fait de parcourir des centaines de kilomètres à travers le pays m’a donné une perspective différente. La majeure partie du Japon est composée de montagnes, de rivières et de littoral. Seule une petite partie du territoire est peuplée, je dirais environ 5 %. Même si la place que j’occupais était si minuscule par rapport au pays entier, à aucun moment je n’ai réfléchi au fait que je vivais dans un si grand territoire. Je n’arrive pas à croire que j’étais si ignorant.
Et qu’en est-il des violences infligées par l’existence des voitures et des trains ?
Ces modes de transport sont pratiques et sont infiniment plus rapides que la marche. Mais en même temps, ils imposent des restrictions absurdes à la terre, en limitant son potentiel et en divisant nos vies quotidiennes soit en « arrêt », soit en « passage ». Les lieux reliés par des chemins de fer fleurissent; tandis que ceux qui n’en ont pas dépérissent. De tels endroits, j’en ai beaucoup observé au cours de mes voyages, et leurs habitants souffrent du fait que leur vie n’est pas pratique. J’étais furieux à l’idée qu’ils avaient perdu leur fierté dans leur ville natale, et cela juste à cause d’un train, qui n’est que de la machinerie.
Vivre est une performance !
Chacun de nous a son propre rythme de vie, qui est différent des autres. Partout où je vais, je veux pouvoir me doucher. Je dois aussi manger, aller aux toilettes et avoir accès à l’électricité. J’aime bien aussi avoir une connexion Wifi, aller au cinéma, au musée, ou dans un centre commercial. Dans ma vie nomade, je suis toujours à la recherche de tels lieux quand je dessine mon « plan de maison ». J’ai besoin de réaménager ma maison jour après jour, en prenant en compte de l’éventualité que je n’aurai peut-être pas accès à des douches, ou que les toilettes seront loin. Cela me prend beaucoup de temps, mais le fait d’organiser ma vie comme cela chaque jour me tient occupé. Si j’installe ma maison au mauvais endroit, je n’aurai peut-être pas accès à de la nourriture ou à des douches. Payer un loyer est un acte économique qui permet d’acquérir tout cela dans un seul endroit. Cela revient à acheter du temps.
Les gens vendent leur temps quand ils travaillent, et en payant un loyer, ils en achètent. La répétition de cette routine quotidienne a contribué à l’expansion du capitalisme. Mais ce cycle perpétuel de production et de consommation a donné lieu à de nombreux maux, que ce soit des accidents nucléaires, des déraillements de trains ou des pandémies. Il est difficile de dire si nous parvenons à peine à maintenir la tête hors de l’eau ou si nous sommes en train de couler dans les profondeurs.
Cela ne me laisse d’autres choix que de créer une œuvre d’art. Je ne pense pas que nous êtres humains devons traverser la vie sans rien faire. Yoshizaka Takamasa (1917-1980), un architecte que j’admire, disait : « La maison est une extension du corps, donc demander à quelqu’un d’en construire une pour soi est une idée étrange. » Vivre est une performance à part entière.
Je suis actuellement basé dans un atelier que je loue à Tokyo, adaptant les pensées que j’ai recueillies au cours de mes voyages à travers le pays, dans le but de créer un nouveau concept de vie. Je travaille sur un projet en rapport avec la publicité : installer des panneaux publicitaires en ville et ensuite utiliser les revenus générés pour construire une maison avec ces panneaux. Cette maison sera partiellement autosuffisante énergétiquement, en utilisant la chaleur produite par la fermentation de feuilles mortes pour chauffer l’espace de vie, et en la refroidissant grâce au transfert de chaleur provenant de l’évaporation de l’eau. Je poursuis mes expérimentations dans l’optique de continuer à mettre en pratique mon concept de vie.
(Toutes les photos de l’article ont été fournies par Murakami Satoshi. Photo de titre : Murakami Satoshi déplaçant sa maison © Uchida Ryô)





