Après une longue période de doute pendant laquelle il pensait laisser tomber sa carrière de photographe naturaliste, Ôtake Hidehiro décide de reprendre son appareil en main et retourne sur le terrain. Il part alors pour un voyage de trois semaines en canoë à travers les lacs fraîchement dégelés, au plus profond des Northwoods.
Première partie de l’aventure : À la poursuite du loup de ses rêves : la première aventure du photographe Ôtake Hidehiro
Deuxième partie de l’aventure : Tracer son chemin vers la photographie : les expériences mémorables d’Ôtake Hidehiro
Le canoë, une raison de vivre
J’avais arrêté de photographier la nature après deux années d’échecs qui me semblaient insurmontables. Une rencontre inattendue m’avait toutefois remis sur le chemin de mon rêve, m’offrant la possibilité de retourner dans la nature sauvage du nord de l’Amérique, une région que j’avais appris à aimer. Peu après cette décision, je me remémorais une ancienne promesse faite à un féru de canoë rencontré deux ans auparavant.
Durant l’automne 2001, je campais tranquillement sur la rive d’un lac juste à l’extérieur d’Ely, dans l’État du Minnesota, quand un homme barbu conduisant un canoë canadien traditionnel en bois est arrivé vers moi en pagayant. Il m’a dit s’appeler Wayne Lewis. Cet homme de presque soixante ans était un véritable amoureux de la nature comme moi. Nous sommes donc rapidement devenus amis. Il m’a invité à dîner dans sa maison en ville, cuisinant du riz sauvage et du ragoût de chevreuil, accompagnés d’un pain de seigle fait maison. Les ingrédients de ces excellents plats avaient été récoltés par mon hôte lui-même. Au cours du dîner, il m’a raconté nombre de ses aventures en canoë.
Wayne m’a dit être monté pour la première fois sur un canoë à l’été de son quatorzième anniversaire. Son frère aîné l’avait amené avec lui pour une excursion démarrant au camp scout du lac Moose, près de la « Zone de canotage de la région sauvage des eaux limitrophes ». Wayne, qui avait grandi au milieu des champs de maïs insipides de l’Iowa, avait été enchanté à l’idée de cette expédition de 10 jours. Et pendant les 40 années qui ont suivi, à côté de son travail de menuisier et de ses emplois saisonniers dans une mine d’acier, le canoë a été sa principale raison de vivre.
Dans les années récentes, sa quête d’un environnement paisible l’a amené au parc provincial Woodland Caribou au nord de l’Ontario, au Canada. « En retournant dans le même lieu de camping un an plus tard, je trouvais là encore des restes de mon ancien feu, comme si j’étais parti la veille ! » Il m’a expliqué qu’il aimait particulièrement partir en excursion dès le dégel des lacs, quand les chants d’oiseau se font entendre dans les forêts au commencement du printemps. À mesure que les jours passent, les fleurs s’ouvrent et l’hiver laisse place aux couleurs éclatantes de la nouvelle saison, comme si ce petit monde renaissait. En tentant de m’énoncer les raisons qui le poussaient à continuer à voyager, il s’est interrompu, secouant simplement la tête : « Je ne peux pas l’expliquer. Il faut en faire l’expérience par soi-même pour comprendre. »
Ses histoires de longs voyages en canoë, chacun d’entre eux durant de quelques semaines à plus d’un mois, me rendaient nostalgique. Voyager dans les bois profonds avec un canoë traditionnel canadien, une invention locale des Northwoods, pourrait sans doute m’aider à apprécier la vie sauvage de manière plus directe. « J’aimerais partir en excursion avec toi un de ces jours » ai-je alors dit. Wayne a répondu : « Voyager pendant moins de 3 semaines au minimum, ça n’aurait pas de sens. » Nous nous sommes alors promis de partir en expédition tous les deux un jour. Cette promesse a toutefois mis près de deux ans avant d’être enfin tenue.
Et c’est donc au début de l’année 2004, que j’ai eu le sentiment qu’il était temps de faire à nouveau tourner cette horloge arrêtée depuis trop longtemps. Le moment était venu pour Wayne et moi de renouer le contact après deux années de silence.
Trois semaines de rations dans un paquet de 40 kilos
Mon appel a été une véritable surprise pour lui, mais il a rapidement accepté de m’emmener pour son prochain voyage en canoë, prévu pour le mois de mai de cette année. Nous nous sommes donnés rendez-vous à Ely, et nous avons terminé notre préparation chez lui. Une grande partie de son équipement était fabriquée dans des matériaux naturels, qui ne font pas de bruit en cas de frottement entre eux, et qui se fondaient parfaitement dans l’environnement forestier. Notre tente était faite d’un coton égyptien au tissage serré. Nos affaires personnelles (sacs de couchage, vêtements…) étaient emballées dans des paquets de toile Duluth. Wayne portait des bottes de chasse en cuir lacées aux pieds, et une veste et des chemises en laine de marque Filson sur le corps. Tout était robuste, durable. Nous étions fin prêts pour un long voyage. Nous avions également un réchaud à bois transportable, une véritable nécessité pour un voyage au début du printemps, quand la neige n’a pas encore totalement fondu.
Puisqu’il ferait froid dans notre embarcation, Wayne m’a également prêté des pantalons et des hauts épais. Il m’a également appris comment empaqueter mon équipement afin qu’il résiste à l’eau, au cas où nous ferions tomber quelque chose dans le lac. Notre paquet de nourriture, contenant l’équivalent de trois semaines de rations, pesait plus de 40 kilos.
Notre destination, le parc provincial Woodland Caribou, était à huit heures de route du nord d’Ely. Les caribous des bois, qui avaient donné ce nom au parc, vivaient dans le Minnesota jusque dans les années 1940, avant que les aménagements de terrain poussent leur habitat vers le nord. Aujourd’hui, le parc est leur limite sud. Après avoir conduit pendant plus de deux heures sur des routes difficiles et non pavées, nous avons finalement atteints le lac Leano, notre point de départ. Autrefois, je pensais qu’Ely était le bout du monde, mais maintenant, j’étais en face de la véritable immensité de la nature sauvage canadienne.
Une incroyable expérience dans le Canada profond
Nous n’avions qu’un seul canoë. Il était fait d’une toile étendue sur une charpente en bois, et construit par le fabricant légendaire de canoë d’Ely, Joe Seliga, en 1977. Il y avait deux sièges, l’un devant (proue) et l’autre à l’arrière (poupe). Wayne s’est assis à l’arrière pour diriger, tandis que moi, le novice, siégeais à l’avant. J’ai commencé à pagayer, et Wayne derrière moi s’est adapté à mon rythme. Le vent frais du lac fraîchement dégelé nous transperçait comme un couteau, mais notre vaisseau de bois et de toile naviguait silencieusement et sans accroc à la surface de l’eau. C’était un sentiment merveilleux.
Lors du premier jour, nous avons rapidement atteint une petite île afin nous reposer pendant la nuit. Le jour suivant, notre réveil s’est fait à 5 heures du matin pour prendre un petit-déjeuner (café et flocons d’avoine) et faire nos préparatifs pendant quelques heures. Nous avons recommencé à pagayer à 8 heures. Vers 3 heures de l’après-midi, après avoir trouvé un endroit idéal pour camper, nous avons dressé notre tente. Les lacs étaient toujours connectés par des voies d’eau mais il y avait de nombreux endroits où notre canoë ne pouvait passer, tels que des chutes, des rapides, et des passages peu profonds. Il nous fallait alors porter le canoë et nos affaires le long des sentiers. C’est ce qu’on appelle le « portage ».
À l’inverse des grimpeurs qui cherchent à atteindre le sommet d’une montagne, nous nous sommes lancés dans cette excursion sans objectif précis en tête. Ayant apporté assez de nourriture pour notre expédition, nous pouvions nous aventurer autour des lacs comme nous le souhaitions avant de retourner à notre point de départ. Cet environnement constamment changeant a aiguisé nos sens, et avec l’expérience, nous avons commencé à être capable de prédire les changements de climat. Notre liberté de voyager a été poussée jusqu’au bout. Au final, la chose qui comptait le plus pour nous, c’était tout simplement de pouvoir profiter au maximum de cette incroyable expérience au sein des bois.






