La forêt de mes souvenirs en proie aux flammes

Durant l’été 2006, un incendie majeur s’est déclaré dans le parc. Il avait été déclenché par la foudre, et les forts vents ont rapidement étendu les flammes. C’était le 44e feu de forêt dans le comté de Red Lake en un an... Les Northwoods, au sol sec et séchant rapidement en l’absence de pluie, étaient connus pour subir de nombreux incendies (plus de 100 par an sur cette seule région). La zone brûlée par les flammes comprenait notamment les bois que j’avais explorés avec Wayne Lewis.

Cet incendie avait-il un sens pour moi ? La forêt de mes souvenirs était perdue, mais je savais que je devais voir ce qu’il en restait de mes propres yeux, et immortaliser ces images avec mon appareil. J’ai demandé au service des incendies de m’emmener en hélicoptère près du centre de la zone sinistrée. Je trouvais la belle forêt, qui m’avait tellement fait penser à un jardin japonais, complètement dévastée. Seuls demeuraient des bois calcinés et un sol noirci...

Des pommes de pin gris, brûlées et ouvertes par les flammes (2006)
Des pommes de pin gris, brûlées et ouvertes par les flammes (2006)

Même en cherchant de mon mieux, je ne trouvais aucune trace de verdure. Pas de mousse, pas de broussailles… Seul le Bouclier canadien, une couche de substrat rocheux formée il y a près de deux milliards d’années, s’étendait encore jusqu’à perte de vue. Il faisait désormais si chaud que même les rochers pelaient comme une fine peau. Les arbres étaient dénudés, mais les pommes des pins gris, un des piliers de l’écosystème des Northwoods, étaient toutes ouvertes. En temps normal, elles sont couvertes de résine, et ne peuvent donc être ouvertes pour récolter leurs graines que lorsqu’on les réchauffe par le feu. En d’autres termes, les pins gris se propagent lorsque la forêt brûle.

Nous avons voyagé en canoë à travers la source pour observer les transformations de la nature sauvage. Le sol de la forêt profonde avait été recouvert de mousse et de lichen. C’était une importante zone d’hiver pour le caribou, qui se nourrit de mousse de renne. Je pense que quand les arbres les plus élevés brûlent, davantage de lumière du soleil peut arriver au sol. Ainsi, les sous-bois peuvent repousser plus facilement, ce qui attirera les bernaches du Canada et d’autres oiseaux aquatiques. En cinq ans, les myrtilles auront à nouveau poussé, et les ours viendront donc à leur tour. En une décennie, les arbres seront à nouveau serrés les uns aux autres, formant un habitat parfait pour les lièvres d’Amérique. Les lynx du Canada viendront donc en ces lieux pour chasseur leurs proies. Au fur et à mesure du temps, la faune et la flore des bois seront progressivement restaurés.

Un jeune plant de pin gris bourgeonne au milieu des morceaux de bois brûlés (2019).
Un jeune plant de pin gris bourgeonne au milieu des morceaux de bois brûlés (2019).

Tout ce que l’on apprend de son voyage

La forêt est à la fois jeune et ancienne. La biodiversité nécessite un équilibre entre des bois d’âges différents, et les incendies font également partie de ce cycle naturel qui aide à maintenir l’équilibre d’un écosystème d’une grande richesse. Mais récemment, de nombreux observateurs ont pu constater que la hausse des températures due aux changements climatiques a provoqué des chaleurs inhabituellement élevées et de longues périodes de sécheresse, entraînant des feux de forêt plus fréquents et plus violents. Je me rends donc désormais en ces lieux tous les cinq ans, afin de photographier les changements rapides liés au réchauffement climatique.

Observations de la forêt incendiée à quatre moments différents
Observations de la forêt incendiée à quatre moments différents

Passer un an dans un tel endroit m’a apporté tellement de choses... J’ai pu faire l’expérience pratique des changements de saisons en célébrant la venue du printemps après un hiver long et froid. Au ministère des Ressources naturelles, qui comprend en son sein le centre d’information du parc provincial, j’ai rencontré des experts dans des domaines variés tels que la géologie, la foresterie, la conservation et la protection des forêts et la gestion des incendies, qui m’ont généreusement offert leurs connaissances en répondant à mes questions. C’était pour moi comme de retourner à l’école et de discuter avec des professeurs. J’en voulais toujours plus. J’avais fait renouveler mon visa, mais n’ayant plus d’argent, j’ai dû me résoudre à rentrer au Japon après un an et demi de voyage.

Un castor se prépare pour l’hiver (2019).
Un castor se prépare pour l’hiver (2019).