Les mots de Darwin s’adaptent au Covid
Lorsque les virus se reproduisent en copiant leurs gènes, des erreurs de transmission peuvent parfois causer des changements dans cette information génétique. On dit que de telles modifications arrivent environ une fois par million de copies, avec parfois des erreurs significatives qui peuvent entraîner des mutations. On pense que cette caractéristique est en réalité une stratégie de survie qui permet aux virus de s’adapter aux changements environnementaux en modifiant leur information génétique. Si un vaccin peut bien conférer une immunité contre un virus, ce dernier va ensuite subir un nombre presque infini de mutations, et quand l’une d’entre elles est capable d’échapper au vaccin, la maladie peut à nouveau se diffuser.
Dans son livre L’Origine des espèces, Charles Darwin écrit : « Peu importe la cause de chaque infime différence entre la progéniture et ses parents (et une cause pour chacune d’entre elles doit exister), c’est l’accumulation constante, à travers la sélection naturelle, de telles différences, qui bénéficie à l’individu, et qui donne naissance à toutes les modifications plus importantes de structure, par lesquelles les innombrables créatures de la Terre peuvent lutter les unes contre les autres, et dont les meilleures se sont adaptées pour survivre. »
C’est exactement la stratégie qui est employée par le Covid-19 aujourd’hui.
Se pencher sur les vieux documents
Mon ami français chasseur de virus m’a déclaré, avec son intuition de spécialiste, que cela faisait à son avis un certain temps que le Covid causait des dégâts. En tant que chercheur, je me sentais obligé de fouiller davantage le sujet.
Grâce aux avancées récentes en séquençage de génome et en analyse ADN, la recherche sur les origines des virus, des bactéries et d’autres micro-organismes a donné des résultats impressionnants. Bien que des progrès significatifs aient été faits en analyse au niveau génétique, quand on enquête sur les pandémies du XIXe siècle et antérieures, puisque nul échantillon de virus ou de tissu d’hôte infecté n’est disponible, nous sommes obligés de nous appuyer sur des preuves circonstancielles, sur des archives de l’époque, des journaux personnels, et d’autres sources qu’on peut qualifier de « low-tech ».
J’ai donc commencé à lire des journaux médicaux, des livres sur l’histoire des maladies, et de vieux magazines de long en large. J’étais reconnaissant envers le formidable progrès des recherches sur internet effectué depuis les dernières décennies, et qui me permettait d’obtenir de larges quantités d’informations pertinentes.
Parce que la présentation initiale du Covid-19 est similaire à celle de la grippe, il est possible que dans le passé, d’autres pandémies de coronavirus aient été confondues avec cette maladie. En dépoussiérant les informations sur les épidémies de grippe, je suis tombé sur celle de 1889, connu comme la pire du XIXe siècle. De nombreuses vagues d’infection au cours de périodes de plusieurs années ont entraîné une multitude de décès causés par des pneumonies partout dans le monde.
La pandémie qui a ravagé l’Empire russe : le coronavirus responsable ?
Le noyau de l’épidémie était Boukhara, qui fait aujourd’hui partie de l’Ouzbékistan, mais qui était à l’époque dans l’Empire russe. Véritable oasis qui avait prospéré depuis les temps anciens grâce à son statut de point d’arrêt stratégique sur la Route de la soie, la vieille ville de Boukhara contient de nombreux immeubles historiques et est désignée site du patrimoine culturel mondial.
À cette période, l’Europe était en train d’inaugurer l’âge des bateaux et des trains à vapeurs, étendant ainsi son réseau de voyage. Boukhara était une importante gare du chemin de fer transcaspien, ouverte en 1879 par l’Empire russe qui contrôlait la région. Joignant la côte est de la mer Caspienne jusqu’à Samarcande, le chemin de fer traversait l’Ouzbékistan.
Le chemin de fer a permis une augmentation significative des exportations de cotons vers l’Europe, tandis que les bois de charpente, l’acier et les matériaux de construction ont afflué vers l’Asie centrale, stimulant le développement de la région. Cependant, cette augmentation rapide du mouvement des populations et des commodités a créé des conditions qui ont permis aux virus de se diffuser rapidement.
En octobre 1889, une épidémie massive parmi les résidents de Prague a rempli les hôpitaux pendant des jours, obligeant la ville à reporter, presque quotidiennement, un nombre élevé de décès. Le virus s’est ensuite diffusé dans toute la Russie, et les archives suggèrent qu’environ 20 % du million de résidents de Saint Petersbourg ont été infectés, et que beaucoup d’entre eux avaient des symptômes semblables à ceux d’une pneumonie. Dans les épidémies qui ont suivi, le virus s’est diffusé aux jeunes étudiants et aux travailleurs, entraînant la fermeture des écoles et des usines.
L’épidémie s’était propagée par les chemins de fer et les bâteaux à vapeur. La première vague avait eu lieu entre octobre 1889 et décembre 1890, la seconde entre mars et juin 1891, et la troisième à partir de novembre 1891 jusqu’à juin 1892, avant que le virus ne prenne un bref répit avant de frapper à nouveau pour une quatrième et dernière vague qui a eu lieu de 1893 à 1895.
De nombreuses archives de cette période décrivent un rhume étrange qui résultait en une disparition du goût et de l’odorat. De nombreux patients se sont aussi plaints d’une fatigue prolongée qui a duré au-delà de leur période de rétablissement de l’infection initiale, et ont été affligés de symptômes très similaires à ceux du Covid-19 que nous connaissons actuellement...
(Photo de titre : un centre de dépistage du Covid-19 aux Émirats arabes unis, en août 2020 © Francois Nel/Getty Images)


