Pourquoi si peu de victimes en parlent au Japon
Fondé le 1er mai 2018, le groupe organise des activités diverses, y compris des rassemblements pour encourager une législation plus stricte contre le harcèlement sexuel. La plupart des adhérentes ont choisi de rester anonymes pour éviter des retombées sur leur lieu de travail, leurs sources de renseignement ou leurs clients. Les noms des personnes interviewées dans le livre ont aussi, pour la plupart, été changés. Dans sa postface, Tamura Aya, une journaliste de Kyodo News qui a fait partie du comité de rédaction du livre, remarque que beaucoup des femmes ayant été harcelées trouvaient difficile d’en parler, certaines se retirant à mi-chemin, et d’autres voulant en faire part, mais trouvant trop traumatisant de parler de leur passé.
Mais d’autres ont réagi différemment. Hayashi raconte que beaucoup d’entre elles ont regretté de ne pas s’être exprimées plus tôt. « Il y avait un ressenti parmi beaucoup de mes amies. On se disait que si on s’était exprimées plus tôt, on aurait pu éviter toute cette même souffrance à celles qui nous ont suivi. »
En même temps, elle souligne l’importance de ne pas culpabiliser les victimes, soulignant que rien n’est pire pour une femme qui a subi un harcèlement sexuel que d’être accusée de n’avoir rien dit, ou même de suggérer que ce silence, en quelque sorte, allège le tort du harceleur. Elle insiste pour expliquer que le vrai problème vient d’une société qui regarde celles qui en parlent d’un mauvais œil et leur fait payer le prix de leur courage. Plusieurs femmes racontent comment elles se sont vues mutées ou pressées par leurs supérieurs pour avoir évoqué le sujet.
Pour Hayashi, les femmes journalistes courent un risque particulièrement élevé de harcèlement sexuel. « Les femmes peuvent tout aussi bien devenir des cibles de remarques et actes déplacés venant de leurs collègues au bureau que de personnes qu’elles interviewent. Nous souhaitons que les médias fassent plus d’efforts pour défendre leurs journalistes contre ce genre de comportement inadmissible. À moins que les employeurs adoptent une position ferme, les femmes continueront à être harcelées dans le cadre de leur travail, et souffriront même, dans certains cas, de troubles psychologiques à long terme par la suite. Malgré l’incident au ministère des finances, beaucoup d’entreprises n’ont toujours pas mis en place des dispositifs pour soutenir les victimes et réagir au harcèlement sexuel. »
Même quand les femmes ont des collègues à qui elles peuvent se confier, cela reste difficile de trouver l’aide et le soutien nécessaires. Hayashi souligne que beaucoup de femmes finissent par assimiler les valeurs machistes pour faire face à un milieu dominé par les hommes. « Beaucoup de femmes ont l’air de se croire obligées de supporter l’environnement empoisonné de leur lieu de travail, comme si sacrifier leur dignité était le prix qu’il leur fallait payer pour faire ce travail important de journaliste. »
Se battre pour faire publier des articles sur le harcèlement sexuel
Hayashi a travaillé plus de 30 ans à Asahi, faisant ses preuves au fil d’un parcours qui l’a vue se déplacer tout au long de sa carrière entre le bureau principal de Tokyo et les bureaux régionaux. À partir de 2000, elle a commencé à se concentrer sur les questions relatives au travail, y compris la mort par surmenage (karôshi) et les problèmes des travailleurs à temps partiel. Elle a même été un temps rédactrice en chef de sa section, bien que peu intéressée par l’avancement professionnel, et plus portée vers le travail qu’elle considérait valorisant. C’est quand elle s’est retrouvée en 2014 rédactrice principale au siège social de Tokyo, où elle pouvait en principe travailler sur ce qu’elle voulait, qu’elle s’est heurtée à un mur.
À l’époque, nombre de jeunes femmes étaient piégées par des « découvreurs » qui leur promettaient de les faire passer à la télé, et leur faisaient signer des contrats véreux et abusifs qui les forçaient à paraître dans des films pornographiques. Hayashi en a entendu parler par le biais d’un groupe de soutien de victimes, et a été atterrée par le dédain total à l’égard des droits fondamentaux de ces femmes.
On ne parlait quasiment jamais de ces scandales dans les grands médias, et ce n’était pas facile d’obtenir l’accord de ces femmes pour des interviews. Hayashi a supplié le chef de sa section, un homme, de lui donner l’autorisation d’écrire tout juste un article expliquant aux lecteurs que le groupe de soutien avait reçu des appels de presque cent victimes. Son chef a toutefois refusé, prétextant que l’article ne tiendrait pas debout sans interviews, ce dont elle était sûre du contraire.
Finalement, ce n’est qu’un an et demi plus tard que Hayashi a pu rencontrer des victimes et rédiger son article. Il faisait suite à une plainte et un procès. « Si seulement nous avions publié notre article plus tôt, nous aurions peut être pu prévenir les gens. Ça me pèse beaucoup à l’esprit. »
Mais cet épisode n’est qu’un des incidents parmi tant d’autres que Hayashi a mal supporté. Elle se dit aujourd’hui « féministe tardive » et motivée par l’envie d’en savoir plus sur les facteurs derrière le harcèlement sexuel, la violence sexuelle, et d’autres problèmes liés au sexe. Cela lui arrivait souvent de travailler sur sur des articles à ce sujet que ses rédacteurs réduisaient considérablement. Écœurée, elle a répondu à un appel à la retraite anticipée en novembre 2016.
Sa dernière mission pour le journal Asahi Shimbun a été une série sur les catastrophes naturelles et le sexe. Dans un des articles, elle a raconté comment les femmes célibataires ou veuves se trouvaient souvent victimes de violences sexuelles dans les centres d’évacuation, un récit troublant dont Hayashi a dû se battre pour le faire publier. Aujourd’hui, elle est journaliste freelance et poursuit ses études doctorales. Sa thèse de maîtrise, rédigée en 2019, est basée sur des interviews avec cinq femmes victimes de harcèlement sexuel.
Le Japon mauvais élève sur la question de l’égalité des sexes
Sur les 50 diplômés qui ont intégré le Asahi Shimbun en même temps que Hayashi, seules huit étaient des femmes et il n’en reste plus que trois au journal. Bien qu’il y ait maintenant un pourcentage plus élevé de femmes, le taux a peu changé pendant une décennie. Le 1er avril 2020, Asahi Shimbun a publié une déclaration sur l’égalité des sexes, suite à une étude mettant le Japon en 121e place sur 153 pays au classement mondial sur l’églité homme-femme, son score le plus mauvais (en 2021, le Japon est placé 120e).

D’après un article paru dans le quotidien le lendemain, les femmes représentaient 19,8 % des employés de l’entreprise mais seulement 12 % des cadres. Si la déclaration sur l’égalité des sexes vise à doubler le taux de femmes cadres d’ici 2030, un questionnaire figurant dans le livre blanc sur les médias (selon les données de fin septembre 2019) démontre que les problèmes de recrutement et promotion des femmes restent les mêmes pour les journaux, les agences de presse et les médias audiovisuels.
Les révélations sur l’expérience professionnelle des femmes dans les médias figurant dans l’ouvrage donne une image bien peu flatteuse de ce domaine professionnel au Japon. À bien des égards, les choses ont peu changé pour les jeunes reporters depuis l’époque des débuts de Hayashi.
À moins de faire un réel effort pour changer l’environnement de travail des femmes journalistes, ainsi qu’améliorer les normes professionnelles du monde médiatique, il sera difficile de mettre en place les transformations sociales plus larges nécessaires à faire évoluer le Japon.
(Texte et interview de Hayashi Yoshiko par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre de Nippon.com)