Sari Kaede partage des informations et des opinions touchant à son identité de genre. Tout en menant une carrière d’architecte, elle est l’une des leaders d’opinion dont les interventions sont les plus attendues dans la société japonaise, et le seront encore certainement dans le futur, compte tenu de l’importance grandissante de la notion de « diversité ». Le film Musuko no mama de, joshi ni naru (littéralement « Devenir une femme quand on restera toujours un fils ») est un documentaire sur Kaede qui démarre peu après son coming-out, avant de se lancer dans la vie active. On la voit accomplir son parcours vers la personne qu’elle désire être, notomment en parlant à son père de son malaise de vivre selon son sexe biologique et son apparition en public en tant que femme.
Le film Musuko no mama de, joshi ni naru (avec le sous-titre en anglais You decide) est un documentaire extrêmement personnel sur Sari Kaede. Il aura fallu trois ans pour terminer le film, entre le début du tournage et la sortie en salle en juin 2021, et pendant ce temps, Sari est devenue une nouvelle icône transgenre. Elle apparaît dans de nombreux médias et publicités pour des marques de soins capillaires. Son pseudonyme, qu’elle a adopté à l’ouverture de son compte sur un réseau social, vient de « sari », le vêtement traditionnel indien.
Rechercher un emploi en tant que transgenre
En septembre 2017, alors en première année d’études doctorales en architectures, Sari Kaede s’est rendue en Inde, afin de préparer une exposition de ses œuvres pour le programme collaboratif AIAC International Architecture and Design Studio 2017 à Hyderabad, auquel elle était sélectionnée. Elle se souvient d’une visite dans un magasin de souvenirs, vers la fin de son séjour en Inde :
« J’ai vu un sari que j’ai trouvé fabuleux. Je me suis dit : “C’est tellement beau que je veux être belle moi aussi pour le porter.” »
C’était l’époque où elle prenait des hormones et avait pris la décision de vivre en tant que femme, mais ne parvenait pas encore à trouver une apparence physique qui lui plaise. Une époque de grand malaise.
« Après mon retour, je n’arrêtais pas d’admirer mon sari en me disant qu’un jour, je serai digne de le porter. Alors j’ai travaillé dur sur mon maquillage et mon régime alimentaire. Puis, quand j’ai pensé que j’étais prête, j’ai demandé à un photographe de me prendre en photo. J’étais si heureuse que j’ai décidé de m’appeler Sari. »
En définitive, son malaise disparut, tant en salle d’étude à l’université que dans l’entreprise où elle faisait son stage, et elle se sentait à l’aise en tant que femme. Quand est venu le moment de rechercher un emploi, elle a postulé auprès d’un bureau d’architecture avec l’idée de réaliser son rêve de devenir architecte. Mais alors que tout le monde aurait choisi d’y aller au plus « neutre et consensuel » possible, elle a décidé de ne pas cacher le fait qu’elle était transgenre.
« Quand vous entrez dans la vie active, que vous prenez un emploi, c’est tout votre relationnel qui change. Si je me lançais dans cette nouvelle vie en tant qu’homme, j’aurais raté l’opportunité de changer, et je l’aurais regretté après. Dans l’entreprise dans laquelle j’ai postulé, le genre n’était pas un point de débat et je m’y suis sentie à l’aise. »
L’important bureau d’études Nikken Sekkei lui a ouvert ses portes. Or, la vie quotidienne de Sari Kaede avait déjà commencé à changer peu de temps auparavant, quand, en 2018, une interview sur un site LGBT avait débouché sur une série d’apparitions dans les médias. À partir de ce moment, les demandes d’interventions publiques, les opportunités de partager son expérience et ses opinions se sont succédées.
« J’ai cherché des informations sur des personnes qui auraient déniché un emploi après avoir révélé qu’elles étaient LGBT, mais je n’ai rien trouvé. Moi, je suis allée à la fac, j’ai fait mon coming-out, j’ai cherché un emploi… j’ai tout inventé par moi-même. C’était assez compliqué, alors j’ai voulu en garder une trace pour que la prochaine génération n’ait pas à passer par la même angoisse. »
Elle a également décidé de concourir pour le prix de beauté Miss International Queen Japon, l’un des plus importants du monde pour les personnes transgenres. C’est à ce moment que l’idée d’un film documentaire a été évoquée. L’idée est venue de Steven Haynes, l’une des figures charismatiques du monde de la beauté, directeur artistique de plusieurs concours, qui est devenu le coach de Kaede à cette occasion.
En parler pour la première fois à ses parents devant la caméra
C’est ainsi qu’en septembre 2018, le tournage de Musuko no mama de, joshi ni naru / You decide, réalisé par Sugioka Taiki, a commencé.
« Le réalisateur m’a posé énormément de questions, mais tout le matériel n’a pas été utilisé. C’est sûr que, dès que je sens la caméra braquée sur moi, j’ai tendance à surjouer mon personnage. Au final, il a surtout utilisé les scènes dans lesquelles j’étais prise au dépourvu, spontanée, j’ai l’impression que le documentaire est construit à partir de ce matériau sans apprêt. Quand je l’ai vu complet pour la première fois, j’ai été assez étonnée de voir jusqu’où il avait filmé (rires). »
La scène où elle annonce à ses parents, devant eux, qu’elle a changé de sexe, est particulièrement déroutante. Kaede était partie de la maison à la fin de ses études secondaires pour faire des études supérieures dans une université du Kansai, et n’avaient plus beaucoup vu ses parents depuis lors. Elle ne leur avait jamais parlé de son intention de changer de sexe et ce n’est que lorsque ses parents l’ont découverte sur les réseaux sociaux qu’elle a fait son coming-out.
« J’étais restée floue, mais mes parents commençaient à s’en douter. Je le leur ai expliqué dans un long courriel, mais nous évitions encore d’en parler directement. Ce n’est que quand j’en ai parlé au réalisateur que celui-ci m’a dit : “Eh bien, filmons-le !” C’est ainsi que nous avons fini par avoir cette conversation pour la première fois devant la caméra. »
Le tourment du père en plan rapproché sur l’écran est presque douloureux à regarder. Et le visage de Kaede qui lui fait face est assailli de pensées non moins complexes. Dire que l’atmosphère est embarrassée est un euphémisme, disons plutôt que l’on atteint un niveau de gêne que l’on rencontre rarement en vrai dans une vie. Rarement le cinéma documentaire aura aussi clairement démontré sa cruauté.
« J’étais très réticente. Je ne voulais pas que mes parents apparaissent dans le documentaire. Mais le réalisateur m’a expliqué : “Si on ne filme pas la relation des parents avec leur enfant, ce que tu veux dire avec ce film n’a aucune chance de passer”. Alors je leur ai demandé s’ils étaient d’accord. Je pensais qu’ils allaient refuser, mais ils ont dit : “Vraiment ? Un film ?” Et puisqu’ils faisaient ce pas, j’ai commencé à avoir un peu d’espoir qu’ils acceptent mon coming-out… »
En réponse à la confession de Kaede, son père ne refuse ni n’accepte rien. « Que tu sois un homme ou une femme, peu importe. Cela ne change rien au fait que tu sois mon fils », dit-il. C’était la première fois que les parents et l’enfant parlaient ouvertement de la question du genre, Kaede ne s’attendait pas à de grands résultats, mais elle s’est tout de même sentie frustrée et agacée de voir qu’ils ne pouvaient pas se comprendre.
« Je n’ai pas pu cacher mon désarroi de ne pas parvenir à une conclusion. Ça s’est terminé sur une demi-compréhension, pas plus. Mais j’ai trouvé émouvant que mon père ait réussi à dire ce qu’il pensait avec ses propres mots. S’il s’était forcé à faire bon visage devant la caméra en disant “Je te soutiens”, ça aurait été pire que tout… »







