L’arrivée d’une communauté de travestis
La loi anti-prostitution de 1957 a mis fin au commerce du sexe et a provoqué le déclin de la zone bleue. Cet arrêt a ouvert la voie à l’arrivée de prostitués travestis qui avaient économisé de l’argent en faisant des passes près de la sortie ouest de la gare de Shinjuku et de la base militaire de Tachikawa. Ces derniers ont acheté les droits d’entreprises à bas prix et ont établi des petits bars, dont quelques-uns étaient encore en activité dans le Golden-gai lorsque je le fréquentais dans les années 1990. C’est dans ce contexte que Kamo Kozue, un employé du journal Yomiuri Shimbun et membre senior de Fuki, une société secrète de travestis, a créé un bar à travestis du même nom dans le Hanazono Goban-gai. Plus tard renommé Kozue, ce bar deviendra une plaque tournante de la culture du travestissement qui a suivi.
Mon ancien employeur, le bar June, situé dans le Hanazono Goban-gai, a ouvert après la fermeture de Kozue. Cet endroit est rapidement devenu le cœur de la communauté des travestis, durant les années 1980 et 1990. Le bar que June avait remplacé était tenu par une belle prostituée travestie de sexe masculin, décédée depuis, dont la photo était toujours exposée à côté des bouteilles d’alcool.
Le rôle de fournisseur d’alcool et de sexe qui avait été joué par la zone bleue située derrière le sanctuaire Hanazono a ensuite été transféré à Kabukichô 1-chôme, sur le côté ouest de la rue Kuyakusho-dôri (derrière les bureaux de la ville). Le Chidori-gai, situé au sud de l’intersection entre l’avenue Shinjuku-dôri et celle de Gyoen-ôdôri (la route qui sépare 2-chôme de 3-chôme), était rempli de petits bars dont les origines remontaient aux marchés noirs. Dès les années 1950, le Chidori-gai avait la réputation d’avoir beaucoup de bars gays, mais l’extension de l’avenue Gyoen-ôdôri en 1968 avait forcé ces bars à fermer.
Entre 1969 à 1972, il y a eu une augmentation des ouvertures de bars gays de l’autre côté de Shinjuku-dôri, dans l’ancienne zone rouge de Shinjuku 2-chôme. Comme je l’ai récemment découvert grâce à mes recherches, la zone gay de Shinjuku a ses racines dans le Chidori-gai, et c’est la fermeture de cet endroit qui a fait naître l’actuelle zone gay et lesbien de Shinjuku 2-chôme. J’ai donc enfin pu comprendre le mystère du « changement d’orientation sexuelle » du quartier. Ce fait est en effet très inhabituel, même selon les standards internationaux, avec un endroit qui pendant de nombreuses années était le lieu où les hommes venaient rencontrer des femmes qui s’est transformé, presque du jour au lendemain, en une « Mecque » de la communauté homosexuelle.
Ainsi, on peut voir comment la diversité sexuelle de Shinjuku – y compris sa segmentation en un quartier Kabuki-chô hétéro, un quartier Hanazono-gai qui est le lieu de naissance de la communauté de travestissement, et un quartier Shinjuku 2-chôme gay et lesbien – était enracinée dans les marchés noirs d’après-guerre, nourrie par les bars que ces marchés ont engendrés, et dont la réorganisation a été forcée par l’adoption de la loi anti-prostitution.
Conseils pour une soirée à Shinjuku
Permettez-moi de conclure avec quelques conseils pour profiter d’une soirée avec la diversité de Shinjuku 2-chôme.
Alors que la zone autour de Naka-dôri à Shinjuku abrite plus de 200 bars gays et une vingtaine de clubs lesbiens, beaucoup d’entre eux sont gérés par des propriétaires à l’esprit traditionnel et n’autorisent que des homosexuels ou des lesbiennes dans leurs établissements. Récemment, cependant, la zone voit de plus en plus d’éndroits accueillir tous types de clients tant que ces derniers se montrent tolérants et ouverts vis à vis de la diversité sexuelle, comme le café littéraire gay Okamalt, et le café du spa lesbien pour les pieds Don’yoku. Je pense que nous allons voir de plus en plus de tels espaces « ouverts » à l’avenir.
Alors que la prévalence dans les années 2000 du terme « trouble de l’identité de genre » et la médicalisation qui en a résultée a grandement affecté les individus transgenres et a entraîné une réduction du nombre de bars de travestissement, à Kabuki-chô et Hanazono Sanban-gai, où tout a commencé, Jan June (un établissement descendant du bar June original) reste en activité, gardant la tradition vivante. Ouvert aux hommes et aux femmes, des bars comme celui-ci représentent une option peu coûteuse pour prendre une boisson dans une ambiance décontractée.
Pour ceux qui veulent boire avec style, je recommande le club « newhalf » Memory sur l’avenue Kuyakusho-Dôri à Kabuki-chô 2-chôme, dont la propriétaire est aussi jolie aujourd’hui qu’elle l’était il y a 20 ans. Et si vous voulez voir un spectacle « newhalf », je recommande le Black Swan Lake à Kabuki-chô, qui est en activité depuis 40 ans et qui est même inclus dans l’itinéraire nocturne du réseau de bus touristique Hato Bus. À Shinjuku, vous ne pouvais jamais savoir si la grande femme que vous venez de croiser est transgenre. C’est ce qui rend le quartier si amusant ! Je vous recommande fortement de visiter Shinjuku si vous en avez l’occasion.
(Photos fournies par l’auteur. Photo de titre : Lumiere, une boutique gay du quartier de Shinjuku 2-chôme)


