Une cérémonie unique
Parmi les cérémonies qui ont le plus fait débat lors de la précédente accession au trône figure la grande fête des récoltes, le Daijô-sai, durant laquelle le souverain prie pour la paix dans le pays et des récoltes abondantes. Quasiment semblable au rituel de la fête des récoltes célébré chaque année par l’empereur dans son palais (appelée Niiname-sai), elle en diffère néanmoins par son ampleur, beaucoup plus importante, et sa rareté : elle n’a lieu qu’une fois par règne, à l’occasion de l’intronisation d’un nouvel empereur. Étant donné qu’il s’agit d’un rite shintoïste, le prince Fumihito, le frère du souverain actuel, lors d’une conférence de presse donnée l’automne dernier, a émis des doutes sur l’opportunité de financer cette cérémonie sur les deniers publics ; il a suggéré à demi-mot une célébration plus modeste, ce qui n’a pas été sans susciter une polémique.
La grande fête des récoltes se déroulera la nuit du 14 novembre, dans les jardins Est du palais impérial, comme la fois précédente. Un ensemble de bâtiments en bois sera construit spécialement pour cette occasion. Dans une faible lumière, le nouvel empereur, tout de blanc vêtu, gagnera la salle principale où se déroulera le rituel. L’impératrice et les membres de la famille impériale, eux aussi vêtus de kimonos de cérémonie blancs, y assisteront.
Seul l’empereur pénétrera dans la partie la plus sacrée du bâtiment où, à la lueur de torches, il prendra place sur son trône face à l’autel sur lequel il déposera du riz, du saké noir et blanc ou encore des ormeaux mijotés, des offrandes destinées à la déesse du soleil, Amaterasu, et aux autres dieux du rite shintoïste. Ensuite, il les remerciera pour la paix et les récoltes abondantes accordées à son pays et à son peuple, avant de lire une prière les invitant à renouveler leur protection. Pour finir, l’empereur et son entourage mangeront les offrandes.
À l’issue de cette cérémonie d’environ trois heures, le souverain prendra du repos. Le rituel recommencera aux premières heures le lendemain matin, où la même cérémonie sera répétée dans un autre bâtiment. Il s’agit de rites profondément ancrés dans la culture agricole du Japon.
Un rituel peu compris par l’opinion publique
Cependant, cette cérémonie « secrète », menée par l’empereur à l’intérieur d’un bâtiment sans qu’aucune image ne filtre, donne lieu à des suppositions variées, renforcées par le fait qu’il existe un lit sur place : dormir en compagnie des dieux conférerait au souverain une stature divine, selon certains. L’Agence de la maison impériale réfute néanmoins cette hypothèse d’une divinisation de la personne impériale, soulignant que la couche en question est un espace réservé au repos de la déesse Amaterasu, où il n’y a pas de lit et dans lequel l’empereur ne pénètre pas.
La grande fête des récoltes n’est actuellement régie par aucune législation. Avant-guerre, elle figurait dans la Loi de la maison impériale, mais elle a été retirée de la nouvelle mouture, promulguée en 1947. La fois précédente, en vertu du principe de séparation de l’État et de la religion interdisant à l’État les activités religieuses, le gouvernement avait renoncé à élever ce rite au rang de cérémonie nationale. Il a néanmoins estimé que « la Constitution reconnaît la filiation héréditaire impériale et la grande fête des récoltes (qui existe depuis l’époque de l’empereur Tenmu au VIIe siècle), en tant que cérémonie traditionnelle de l’accession au trône impérial, possède un caractère public. Ces points rendent possibles le financement public d’un rite à caractère religieux. » La grande fête des récoltes est donc considérée comme un rite public de la maison impériale, dont le coût est prélevé sur le budget alloué aux activités de la famille impériale.
L’Agence de la maison impériale a réduit de 20 % la superficie des bâtiments construits pour l’occasion, qui seront pour certains en préfabriqué et non en bois ; les bâtiments principaux seront dotés d’une toiture en bois au lieu de la traditionnelle toiture en joncs ; le nombre d’invités a été ramené à 700, soit 200 de moins que la fois précédente. Malgré tout, en raison de l’augmentation du coût de la main-d’œuvre et du matériel, les frais engagés s’élèveront à 2,7 milliards de yens, en hausse de 470 millions.
Ces bâtiments, construits pour un rituel unique se déroulant au cours d’une seule nuit et démolis immédiatement après, étaient autrefois peu élaborés. Mais avec la divinisation de l’empereur mise en œuvre par l’ancienne Loi impériale, leur coût a fortement augmenté. De plus, certains invités de la précédente cérémonie ont fait remarquer que si l’atmosphère était intéressante, il n’y avait aucun spectacle à voir, et que de surcroît, il faisait froid ; de nombreuses personnes partiraient en cours de route. Cette fois encore, la grande fête des récoltes sera célébrée dans un contexte de relative incompréhension de la part de l’opinion publique...
(Photo de titre : le couple impérial lors de la cérémonie de l’avènement ; à gauche, le Premier ministre Kaifu Toshiki crie banzaï, le 12 novembre 1990 au palais impérial. Jiji Press)


