Des mesures exagérées et non nécessaires ?

Les cartons peuvent être endommagés de nombreuses façons pendant leur transport. Et la plupart d’entre elles n’ont aucun impact sur le produit et le plus souvent sont inévitables. Fujita Makoto explique que le problème ne vient pas des entreprises alimentaires mais des normes strictes exigées par les vendeurs. Selon lui, cette situation est devenue extrême après un incident survenu en 2008, lorsque plusieurs personnes au Japon sont tombées malades après avoir consommé des gyôza (raviolis chinois) congelés provenant de Chine et contaminées par un insecticide. Un ouvrier de l’usine chinoise où étaient fabriquées les gyôza y avait injecté à dessein un produit chimique toxique en perçant l’emballage à l’aide d’une seringue. Depuis lors, les détaillants sont intransigeants avec les cartons endommagées, et ce, quelle que soit l’ampleur de ce dommage.

Fujita Makoto ne cherche ni à minimiser la gravité de cet incident et ni à critiquer la prudence des détaillants, mais il se demande si tout cela ne va pas un peu trop loin. « Les entreprises du secteur alimentaire vérifient et veillent avec le plus grand soin à la sécurité de leurs produits, et cela est tout à fait normal », explique-t-il. « Nous aussi, nous accordons une grande importance à l’innocuité des produits que nous proposons à nos utilisateurs, mais quelque chose d’aussi banal qu’un carton éraflé ne devrait pas être un problème. »

Pour faire face à des stocks de produits surgelés plus importants, la banque alimentaire n’a eu d’autre choix que de s’équiper. En effet, ces produits doivent être conservés à une température de -18 °C. Des subventions du gouvernement notamment ont permis à la banque alimentaire d’acheter un camion-congélateur pour collecter et transporter les produits. Food Bank Kanagawa a également investi dans 29 congélateurs pour pouvoir stocker tout ce qu’elle reçoit.

Un employé de la banque alimentaire décharge des articles transportés dans un camion-congélateur.
Un employé de la banque alimentaire décharge des articles transportés dans un camion-congélateur.

Partenariats avec des entreprises

La coopération de donateurs majeurs tels que les entreprises du secteur alimentaire est essentielle. Les stocks reçus par Food Bank Kanagawa sont indispensables pour répondre aux besoins des utilisateurs. Parmi les fabricants qui se sont associés à la banque alimentaire de Kanagawa en 2022, Maruha Nichiro, une entreprise de produits de la mer qui fait don de boîtes de produits surgelés endommagés pendant le transport, et Yamazaki Baking, un fabricant de pain qui fournit une centaine de pains par jour. Fujita Makoto espère que ces initiatives feront des émules et permettront à l’organisation de poursuivre ses activités.

Le soutien apporté par Maruha Nichiro à la banque alimentaire est un élément central de sa stratégie de gestion des stocks à moyen terme. Sur une période de 10 ans, d’ici à 2030, l’entreprise vise une réduction de moitié de son gaspillage alimentaire. Shimura Haruka, du groupe de durabilité du département de planification de l’entreprise de la société, explique que la lutte contre le gaspillage alimentaire est de plus en plus importante d’un point de vue tant social qu’environnemental. Et chose non négligeable, elle peut aussi constituer un atout au niveau commercial. « Les investisseurs accordent davantage d’importance aux initiatives visant à atteindre les objectifs de développement durable (ODD) tels que ceux fixés par les Nations unies » explique-t-elle. « Cette politique n’est que le prolongement des efforts déployés par l’entreprise pour lutter contre le gaspillage. »

Pour Fujita Makoto, les partenariats avec des entreprises alimentaires sont en « situation de gagnant-gagnant », une opinion partagée par Shimura Haruka, pour qui le don de produits impropres à la vente joue un rôle important dans la réduction du gaspillage alimentaire. Toutefois, elle souligne que pour parvenir à une solution plus large, il est nécessaire pour le gouvernement de travailler main dans la main avec les fabricants, les distributeurs et les détaillants afin de trouver une entente sur le traitement des produits endommagés, notamment en autorisant la vente d’articles endommagés mais qui peuvent encore être consommés.

Causes du gaspillage alimentaire au Japon

Un soutien communautaire

En plus des fabricants, Food Bank Kanagawa compte également sur les dons des ménages de la communauté. Pour mieux sensibiliser la population à ses activités, elle invite directement les habitants à se porter volontaire pour trier dans ses entrepôts les nombreux produits qu’elle reçoit. Des expériences pratiques permettent de susciter l’intérêt des participants pour les dons en leur montrant de façon très concrète la grande variété d’articles collectés. Par exemple, en février dernier, la banque alimentaire a reçu un large éventail de produits lors d’une récente collecte de denrées alimentaires.

Parmi les différentes causes à l’origine du gaspillage alimentaire au Japon viennent en tête les ménages. Faire connaître les banques alimentaires et leurs activités à un plus grand nombre de personnes permettra de réduire la quantité d’articles gaspillés en proposant un moyen de ne pas jeter des denrées alimentaires oubliées dans les placards alors qu’elles peuvent encore être consommées.

Des bénévoles trient des denrées alimentaires selon leur date de péremption.
Des bénévoles trient des denrées alimentaires selon leur date de péremption.
Malheureusement tous les produits reçus par la banque alimentaire de Kanagawa ne peuvent être consommés. Une inspection plus approfondie est parfois nécessaire. Ici, une boîte de conserve de mijoté de poulet (à gauche) et un sachet de biscuits. Ils sont impropres à la consommation puisqu’ils sont destinés aux animaux domestiques.
Malheureusement tous les produits reçus par la banque alimentaire de Kanagawa ne peuvent être consommés. Une inspection plus approfondie est parfois nécessaire. Ici, une boîte de conserve de mijoté de poulet (à gauche) et un sachet de biscuits. Ils sont impropres à la consommation puisqu’ils sont destinés aux animaux domestiques.

Dans son livre « Le défi des banques alimentaires » (Fûdo banku to iu chôsen), Ôhara Etsuko revient sur la création de la toute première banque alimentaire aux États-Unis, dans l’Arizona en 1967, initialement dans le cadre d’activités caritatives religieuses. Le mouvement a ensuite pris de l’ampleur, s’étendant rapidement à l’ensemble du pays.

En comparaison, les banques alimentaires sont un concept relativement nouveau au Japon. Il faudra attendre 2002 pour voir la création de la première dans le pays. Si leur nombre a augmenté, il reste encore beaucoup à faire pour sensibiliser la population aux activités et au fonctionnement de ces établissements, et aussi et surtout aux types de produits qui peuvent leur être donnés, au lieu d’être jetés. Par exemple, la Food Bank Kanagawa n’accepte pas de produits directement donnés par la population. Elle les recueille par le biais de points de collecte mis en place par le gouvernement préfectoral dans les épiceries et les coopératives. En diffusant plus largement des informations telles que l’emplacement de ces points de collecte, davantage de ménages souhaiteront faire des dons aux banques alimentaires, et ceux-ci permettront d’aider des personnes dans le besoin tout en réduisant le gaspillage alimentaire.

(Reportage et texte de Mochida Jôji, de Nippon.com. Photo de titre : des cartons de poulets frits congelés considérés comme impropres à la vente à cause d’éraflures externes. Toutes les photos sont de Nippon.com.)