Les yakuza, une image bien éloignée de celle des films
— Votre passé en tant que yakuza vous a-t-il empêché d’accomplir certaines choses ?
K.R. Pas tant que ça en fait. Mais l’année dernière, j’ai voulu acheter une voiture chez un importateur à Tokyo. Il m’a fait un devis et tout se passait bien jusqu’au moment où je suis allé chez le concessionnaire pour une dernière vérification sur la voiture, et là ils m’ont dit « Désolé, mais ça ne va pas être possible ». Ils s’étaient probablement renseignés sur mon passé sur internet. Même si cela fait plus de quinze ans que j’ai quitté le monde des yakuza, j’ai encore ce genre de problèmes.
Les ordonnances d’exclusion des yakuza définies par les gouvernements locaux entre autres ont une « force antisociale quinquennale », qui limite pendant cinq ans la liberté des personnes qui ont appartenu à des gangs. Même cette période de cinq ans révolue, il n’est pas rare que ces ex-voyous ne puissent pas ouvrir de compte bancaire ou acheter une voiture.
M.Y. Quand les premières ordonnances d’exclusion ont été adoptées, il y a une vingtaine d’années, elles ont accéléré les mesures visant à mettre les yakuza au banc de la société. La loi précédente contre le crime organisé a réprimé les organisations en elles-mêmes, mais les ordonnances d’exclusion répriment les personnes qui sont en lien avec des yakuza. C’est trop !
K.R. Il y a eu une banque qui a gelé le compte d’une entreprise parce que son PDG avait dîné avec un yakuza. La banque a qualifié ce dîner d’ « association proche ». L’entreprise a coulé et des dizaines de personnes et leurs familles en ont fait les frais.
M.Y. Je pense qu’à l’avenir, de plus en plus de familles se retrouveront discriminées simplement parce que leurs parents sont ou ont été des yakuza. « Vous ne pouvez pas vous marier avec telle ou telle personne parce que vous êtes un yakuza », ils pourront entendre ce genre de choses. Et même les enfants de personnes qui ne sont plus des yakuza garderont l’étiquette de leurs parents. Cette étiquette leur collera à la peau et ils seront considérés comme des enfants d’anciens mafiosos.
K.R. À trop vouloir en faire, personne ne sera jamais heureux. Tout le monde tient tellement à les mettre à l’écart de la société mais personne ne pense à ce qu’ils peuvent devenir après. Être un yakuza, et le rester, est devenu de plus en plus difficile, ils seront de plus en plus nombreux à quitter ce monde, mais après, ils n’auront plus nulle part où aller ni même un endroit où ils pourront se sentir chez eux. Ne pas pouvoir ouvrir un compte pendant cinq ou dix ans signifie n’avoir aucun moyen de gagner sa vie. Pour manger à leur faim, ils n’auront pas d’autre choix que de tremper dans des affaires louches.
Au final, vous savez quoi ? Vous avez les hangure, des pseudo-organisations criminelles qui sont encore pires que les yakuza. Les hangure n’ont ni organisation ni esthétique. Ces gens se rencontrent sur internet et celui qui se pointe pour telle ou telle mission vole ou même tue. Des amateurs de cette trempe se réunissent comme ça, ce sont eux qui font le plus peur.
M.Y. Les yakuza sont malhonnêtes, certes mais ce n’est un secret pour personne. Mais ils ont des bureaux et des enseignes. Les groupes hangure, eux, sont des équipes criminelles clandestines, comme la mafia étrangère.
Mais malgré tout, je soutiens les yakuza qui veulent raccrocher et se remettre sur le droit chemin. Et quand on me demande ce qu’il vaut mieux, des yakuza ou des hangure, je leur réponds de sortir du monde des yakuza même s’ils rejoignent les hangure. Pour la société, être un yakuza est pire que tout, et le démérite d’en faire partie est tout simplement trop grand pour la vie de cette personne.
Je pense que l’objectif qui se cache derrière cette volonté d’exclusion des yakuza a déjà réussi. Aujourd’hui, ils sont de moins en moins nombreux, surtout dans les villes, et l’âge moyen des membres tourne autour de 50 ans. Et cela n’ira pas en s’arrangeant, en entraînant de plus en plus dans la pauvreté. Un yakuza qui a du style, vous n’en voyez plus gère que dans les films.
Maintenant, il faut passer à l’étape suivante et créer des endroits pour ceux qui ont décidé de raccrocher et pour leurs familles. Pour leur offrir un certain réconfort. Ni le gouvernement, ni les médias ne font cas des droits de ces minorités. Je pense que le système judicaire a un rôle important à jouer.
(Interview effectuée par Mori Kazuo, Koizumi Kôhei et Power News. Toutes les photos © Ikazaki Shinobu)


