Le changement perpétuel, essence du kabuki
Mais Nakamura Kanzaburô XVIII a encore plus surpris le monde du spectacle quand il a eu l’idée de construire un théâtre provisoire qu’il a appelé Heisei Nakamuraza. Ce projet, plus que tout autre, a révélé au grand jour la façon de penser très originale de l’acteur, son dynamisme et sa créativité. Concevoir un théâtre qui puisse être démonté et emmené partout dans le monde pour y donner des représentations est une idée comme personne n’en avait sans doute jamais eu dans l’histoire récente du kabuki. Elle a germé dans l’esprit de Nakamura Kanzaburô XVIII à l’époque où il était encore au lycée, quand il a vu une des pièces du théâtre underground qui se tenaient alors souvent sous des tentes. Il a remarqué à quel point les acteurs étaient proches des spectateurs, et cette ambiance lui a rappelé celle du théâtre de l’époque d’Edo (1603-1868).
Aujourd’hui, les représentations de kabuki ont lieu, la plupart du temps, dans de grands théâtres flambant neufs. Le spectacle est grandiose et impressionnant, mais on a souvent l’impression qu’il n’y a plus de place pour l’enthousiasme qui s’emparait des gens d’Edo, quand ils allaient voir des pièces de kabuki. Nakamura Kanzaburô XVIII voulait que les spectateurs d’aujourd’hui retrouvent la même ferveur que jadis. Son père, Nakamura Kanzaburô XVII, était un très grand acteur que les gens du peuple aimaient beaucoup parce qu’il faisait tout pour les enchanter à travers son jeu. Il a transmis cet esprit à son fils, en même temps que ses qualités d’acteur. Nakamura Kanzaburô XVIII devait sans doute se dire que son père l’aurait approuvé s’il avait été encore vivant.
Le nom de Nakamura Kanzaburô s’est transmis d’acteur en acteur pendant dix-huit générations, ce qui en fait le lignage le plus ancien de l’histoire du kabuki. Qui plus est, c’est de lui que vient le nom du Nakamuraza, le plus grand théâtre de l’époque d’Edo. Il paraît même que le premier théâtre de kabuki de la ville d’Edo aurait été construit par Nakamura Kanzaburô I, en 1624. Et, dix sept générations plus tard, Nakamura Kanzaburô XVIII a eu l’idée d’appeler son nouveau théâtre Heisei Nakamuraza(*2) , indiquant par là que le Nakamuraza entrait dans une nouvelle ère. Dans la mesure où ce théâtre est provisoire et peut être démonté et remonté à la demande, il permet aux acteurs de faire des tournées à travers le pays, et même en dehors du Japon, pour faire connaître le kabuki. Voilà quelles étaient les intentions de Nakamura Kanzaburô XVIII.
Le théâtre Heisei Nakamuraza a été assemblé pour la première fois à Asakusa, le quartier historique des spectacles et des divertissements de Tokyo. En 2004 et 2007, il a pris le chemin de New York, puis celui de Berlin et Sibiu (en Roumanie), en 2008. Il y avait déjà eu, bien entendu, quantité de représentations de kabuki à l’étranger, auparavant. Mais c’était la première fois qu’on construisait spécialement une scène pour donner des spectacles de kabuki moderne. L’idée était complètement différente. A New York, Nakamura Kanzaburô XVIII est même allé jusqu’à interpréter son rôle en anglais. Le kabuki appartient au répertoire du théâtre classique japonais, mais sa caractéristique essentielle c’est qu’il est perpétuellement en train de se transformer.