La Chine : trouver la vitesse adéquate
——Les tensions entre Tokyo et Pékin restent vives. Je crois savoir que vous avez séjourné à Pékin du 15 au 18 juin en vue d’aplanir le terrain pour que puisse s’instaurer un dialogue constructif. Le 19 juin, depuis Londres, le premier ministre lui-même s’est déclaré « entièrement prêt à renouer le dialogue » avec le président Xi Jinping. Ceci étant, que pensez-vous de l’idée d’un sommet de ce genre ?
YACHI La première fois que M. Abe est devenu premier ministre, il y avait aussi des problèmes dans les relations sino-japonaises, suite aux visites du premier ministre Koizumi Jun’ichirô au sanctuaire de Yasukuni. À cette occasion, sa réaction a été immédiate et il a pris ses dispositions pour se rendre à Pékin à peine deux semaines après son entrée en fonction. Le sommet d’octobre 2006 a débouché sur un accord en vue d’établir une « relation mutuellement bénéfique fondée sur des intérêts stratégiques communs ». Malheureusement, la situation est bien pire aujourd’hui, du fait de l’exacerbation des tensions consécutive à l’affaire des îles Senkaku.
Ceci dit, le Japon et la Chine jouent tous deux un rôle important au niveau régional comme mondial, et les liens profonds qui nous unissent perdurent depuis des siècles. Les tensions actuelles entre les deux pays constituent inévitablement un facteur de déstabilisation pour la région et pour le monde. C’est pourquoi la communauté internationale attend de nous que nous évitions de nous lancer dans la moindre escalade et nous engagions au contraire sur la voie du rapprochement. Le premier ministre Abe sait que le dialogue est nécessaire. Mais, compte tenu du fossé qui sépare nos dirigeants sur la question des îles Senkaku, je ne pense pas que le temps soit mûr pour des pourparlers au sommet. Je pense que l’objectif est actuellement d’approfondir le dialogue à bien des niveaux, instaurer une atmosphère constructive, tournée vers l’avenir et, dans le même temps, préparer le terrain pour un sommet bilatéral.
——Vous voulez donc aller doucement, pas à pas.
YACHI Je pense que nous devons avancer prudemment et dans le même temps avancer avec toute la vitesse requise pour amorcer le dialogue à tous les niveaux.
——Quelle est votre idée de la vitesse ? L’automne ou plus tard ? Le gouvernement espère-t-il mettre les choses en route immédiatement après les élections à la Chambre des conseillers ?
YACHI Il entend le faire dès que possible, mais pas avant d’en avoir fini avec les préparatifs. Personne ne prône la lenteur pour la lenteur. Mais même en 2006, la visite de M. Abe en Chine a exigé de nombreuses heures de planification et de consultations préalables. La Chine est un très grand pays, pas facile à faire bouger, et le gouvernement ne peut tout simplement pas changer de politique du jour au lendemain. Le gouvernement Abe est déterminé à avancer le plus vite possible, mais ce genre de choses prend inévitablement du temps.
——Quels changements êtes-vous le plus impatient de voir advenir en Chine ? Je suppose que le respect de l’état de droit, notamment le droit maritime, en fait partie ?
YACHI Je pense que nous devons continuer d’appliquer la diplomatie de la piste 2 et de la piste 1,5(*1), qui vise à inciter la Chine à bien comprendre les lois et les règlements régissant les affaires internationales. Avec tout le respect qui lui est dû, la Chine a une longue histoire en tant que super-puissance régionale, avant l’époque moderne, mais en tant que nation moderne, elle reste une puissance émergente. Je souhaite que les Chinois commencent sans tarder à faire montre d’une meilleure compréhension des lois et règlements gouvernant la société internationale. Car, franchement, si l’on se fie aux déclarations émises par leur gouvernement, il leur reste beaucoup de chemin à faire.
——Lors de la visite qu’il a effectuée aux États-Unis au mois de juin, le président Xi Jinping aurait dit : « L’océan Pacifique est suffisamment vaste pour que les États-Unis et la Chine y trouvent chacun leur place. » Quant au président Barack Obama, il a tenu à souligner l’importance que son pays attache à l’alliance nippo-américaine, et ses propos laissent à penser qu’il faisait clairement référence à la question des îles Senkaku. Qu’avez-vous pensé de cette déclaration ?
YACHI La Chine, qui est désormais la deuxième puissance économique mondiale, est également une grande puissance militaire. Dans les cercles de la politique étrangère américaine, l’idée d’un « Groupe des deux », conçu comme un cadre de travail informel, gagne du terrain, et certains vont jusqu’à suggérer que la Chine devrait être le premier partenaire mondial et régional des États-Unis. Mais la relation nippo-américaine a des racines tellement plus profondes. Notre partenariat dans le domaine de la sécurité, au titre de l’alliance nippo-américaine, remonte à la fin de l’occupation américaine, et notre coopération économique en tant que deux des plus grandes économies du monde se poursuit depuis des années. Plus important encore, la relation nippo-américaine se fonde sur le socle solide des valeurs démocratiques que nous partageons, et tous les discours de la Chine ne pourront jamais combler ce retard. Je pense que la déclaration du président Obama reflète une certaine compréhension de notre histoire commune.
——Compte tenu de l’intensité des activités et des tensions qui tournent autour des îles Senkaku, ne craignez-vous pas qu’un incident, par exemple l’arraisonnement d’un bateau de pêche japonais ou une collision en mer, puisse déclencher une crise ?
YACHI Il y a certainement des faucons en Chine qui aimeraient bien que cela arrive. Mais je ne pense pas que les plus hauts dirigeants partagent ce sentiment. En termes d’orientation politique de base, je pense que les dirigeants chinois reconnaissent qu’il est important, pour le développement à long terme de leur pays, que celui-ci entretiennent de bonnes relations avec le Japon. Mais, toute considération sur l’orientation politique de base mise à part, il n’existe aucune garantie que des tenants de la ligne dure ne prendront pas la haute main. Compte tenu de la situation qui règne aujourd’hui dans les eaux entourant les îles Senkaku, le risque qu’il se produise une collision en mer est indubitablement réel. Et l’histoire offre d’innombrables exemples, d’un bout à l’autre du monde, de petits incidents qui dégénèrent en graves problèmes. Pour parer à ce risque, nous devons renforcer les capacités des Garde-côtes japonais et des Forces maritimes d’autodéfense, ainsi que l’alliance nippo-américaine.