Une absence de remords lourde de conséquences
Dans le milieu des études japonaises tout autant que dans l’Archipel, on s’est beaucoup préoccupé d’une éventuelle « disparition du Japon » (Japan passing) ou d’une perte d’intérêt pour ce pays alors même qu’il semble largement dépassé sur la scène politique et économique mondiale, en particulier par la Chine. Plusieurs de mes amis japonais, au demeurant conservateurs, m’ont dit qu’à leur avis, pour résoudre ce problème, l’Archipel doit redevenir fort – sous-entendu, dans bien des cas, en développant son potentiel militaire et en se libérant des chaînes d’une histoire soi-disant masochiste écrite par les forces d’occupation américaines. Mais ces gens ne sont pas conscients d’une réalité à laquelle pratiquement tous mes collègues américains et moi-même avons été confrontés. Quand la presse américaine et internationale fait état de remords en des termes très nuancés ou de dénégations pures et simples de toute responsabilité de l’État formulés par des dirigeants politiques et des commentateurs japonais, nous avons toutes les peines du monde à maintenir l’intérêt pour le Japon de nos élèves américains notamment d’origine chinoise, coréenne et même japonaise. Je me suis trouvé plus d’une fois en présence d’étudiants qui voulaient abandonner l’option études japonaises de leur cursus parce qu’ils n’avaient plus envie d’aller dans un pays faisant preuve d’une telle absence de remords. Ces jeunes gens sont de très fins analystes qui souvent, n’hésitent pas à critiquer les gouvernements de la Corée du Sud et de la Chine quand ils utilisent des revendications historiques dans leurs déclarations pour encourager le nationalisme et servir des intérêts nationaux. Mais je suis persuadé qu’ils n’accepteront jamais les manœuvres de la droite japonaise qui voudrait faire passer les « femmes de réconfort » pour de pitoyables prostituées de leur plein gré et le massacre de Nankin pour une fiction ou laisser croire que tout cela relève non pas d’actions délibérées caractéristiques de l’armée japonaise mais de simples conséquences de la guerre.
Je n’ai pas la prétention de donner des conseils en ce qui concerne la déclaration du Premier ministre japonais le 15 août prochain. En tant qu’Américain, déçu par les réticences de son pays à s’excuser pour les violences inouïes infligées aux populations civiles entre autres durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre du Vietnam, je suis prêt à reconnaître que ce type de débat historique est très difficile et complexe et que les demandes d’excuses vont souvent de pair avec des objectifs politiques moins glorieux. Mais je crois aussi qu’Abe Shinzô et ses conseillers devraient veiller à ne pas faire une trop grande différence entre ce qu’il est bon de dire quand on est aux États-Unis et les déclarations que l’on peut se permettre en Asie. Il faut que le Premier ministre japonais se souvienne que les USA sont habités par un peuple remarquablement hétérogène dont les origines et les souvenirs sont très diversifiés. À l’instar des autres communautés des États-Unis, les Américains d’origine asiatique ont profondément influencé notre pays et ils ont contribué à ce que le massacre de Nankin, les « femmes de réconfort » et d’autres mots-clés des débats sur l’histoire de l’Asie de l’Est entrent dans le lexique américain des droits de l’homme et de la responsabilité en temps de guerre auxquels nous sommes confrontés tous les jours. Ce sont eux, bien plus que les derniers survivants américains de la bataille d’Iwojima, qui influeront sur le cours des relations entre les États-Unis et l’Asie durant les prochaines décennies. Si j’en juge par ma propre expérience, l’intérêt des étudiants américains d’origine asiatique pour les études japonaises et leur engagement dans cette voie devraient leur donner un rôle de premier plan dans la configuration des relations bilatérales des années à venir. Le 15 août 2015, à Tokyo, le Premier ministre Abe Shinzô prononcera un discours où il cherchera peut-être à apaiser sa conscience et à calmer ses partisans les plus conservateurs en utilisant des mots de compassion moins directs et moins francs que ceux que souhaiteraient ses détracteurs. Mais son choix sera lourd de conséquences à Washington en grande partie parce que l’Amérique n’est pas le pays qu’on pourrait croire en se référant seulement à l’âge, à la race et au sexe de ses représentants au Congrès. Même si elles étaient parfaitement méritées, les ovations debout, auxquelles le Premier ministre japonais a eu droit à Washington lors de son allocution devant les deux chambres du Congrès du 29 avril dernier, risquent d’être bien vite oubliées et de se fondre dans un passé encore plus lointain que les souvenirs de la guerre elle-même.
(D’après un article original en anglais du 9 juillet 2015. L’auteur remercie Anne Cheng pour ses commentaires à propos d’une version antérieure du texte. Photographie du titre : des étudiants de l’Université Harvard en train de manifester lors de la visite effectuée par le Premier ministre Abe Shinzô dans cet établissement, le 27 avril 2015. Les pancartes des manifestants demandent des excuses pour les crimes commis par le Japon pendant la guerre, en particulier avec les « femmes de réconfort ». © Xinhua/Aflo)