La Confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H (Nihon Hidankyô), qui milite pour la création d’un monde sans armes nucléaires et mène avec ténacité un mouvement citoyen fondé sur les témoignages des victimes des bombes atomiques, a reçu le prix Nobel de la paix en 2024. Nous avons interviewé Hamazumi Jirô, secrétaire général de cette organisation, afin de faire le point sur la situation actuelle et les perspectives du mouvement antinucléaire et pacifiste.

Une récompense qui a redonné de l’élan au mouvement

─ Cela fait exactement deux ans en octobre que le prix Nobel de la Paix a été décerné au Nihon Hidankyô, qui fête par ailleurs ses 70 ans d’existence. Quels changements avez-vous observé au cours de ces deux dernières années d’activité et dans la réaction de la société japonaise face au mouvement antinucléaire et pacifiste ?

HARASUMI JIRÔ  L’annonce du Prix a eu lieu le 11 octobre 2024, et dès ce jour-là, jusqu’à la cérémonie de remise des prix en décembre, le téléphone n’a pas cessé de sonner et les sollicitations des médias se sont succédé, non seulement pour le secrétariat et les membres du conseil d’administration, mais aussi pour les organisations locales : les médias régionaux sont venus réaliser des reportages, et les demandes de conférences ont considérablement augmenté. L’année dernière également, à l’occasion de la commémoration des 80 ans des bombardements atomiques, nous avons eu de nombreuses occasions d’être interviewés. Nous avons également organisé d’autres événements à notre initiative.

À la demande d’organisations internationales pour la paix ou antinucléaires, nous avons de plus en plus souvent l’occasion de témoigner de notre expérience de survivants de la bombe atomique ; l’année dernière, nous nous sommes rendus en France et en Espagne, et cette année, des déplacements sont prévus en Italie, en Espagne, en Corée du Sud et à Singapour. Le fait d’avoir reçu ce prix nous a donné du courage, et c’est toujours avec le même sentiment d’urgence que nous travaillons à redynamiser notre mouvement.

Un autre aspect positif de cette distinction est que nos activités ont suscité un vif intérêt, ce qui a donné lieu à de nombreuses questions du type : « Qu’est-ce que le Hidankyô ? Que fait-cette organisation ? ». Cela nous a offert davantage d’occasions de faire connaître, parallèlement à notre mouvement en faveur du slogan « Plus jamais Hiroshima, plus jamais Nagasaki », du parcours de cette confédération et de la situation dans laquelle se trouvent les victimes des bombardements atomiques.

Même après le rétablissement de la souveraineté du Japon, le gouvernement n’a apporté aucune aide aux victimes des bombardements atomiques. L’incident de la bombe H sur l’atoll de Bikini en 1954, impliquant le bateau de pêche Daigo Fukuryû-maru, a déclenché un mouvement contre les armes nucléaires. Cet élan a conduit à la création de la Confédération japonaise des organisations de victimes des bombes A et H (Hidankyô) en 1956. Pour les survivants des bombardements atomiques, la période précédant cette création a été extrêmement difficile. Contraints de subvenir à leurs besoins et de chercher un nouveau lieu de vie, ils vivent aujourd’hui partout au Japon, ainsi que dans le monde entier, notamment en Corée du Sud, en Amérique du Nord, au Mexique et au Brésil. J’ai le sentiment que cette prise de conscience, qui était encore peu répandue même au Japon, se propage à mesure que davantage de personnes sont disposées à écouter leurs témoignages.

Nous ressentons également très vivement l’effervescence des mouvements à l’étranger. La France a annoncé cette année un changement de stratégie nucléaire visant à augmenter son arsenal de têtes nucléaires, mais on peut se demander si la population y est favorable. Les membres du Hidankyô, invités à participer à des campagnes locales, ont partagé leurs témoignages lors de dizaines de rassemblements populaires et ont pu constater de leurs propres yeux que de très nombreuses personnes ne souscrivent pas à la théorie de la dissuasion nucléaire.

Entrer en contact avec les jeunes en ligne

─ Avez-vous le sentiment que le mouvement et les activités sont en lien avec la jeune génération ?

H.J.  Il y a quelque temps, dans le cadre de la « Campagne internationale de signatures des irradiés » (NDLR : menée depuis 2016 et qui s’est achevée fin 2020 après avoir recueilli 13,7 millions de signatures au Japon et à l’étranger), alors que j’évoquais le fait que la crise sanitaire rendait difficile de « témoigner », un jeune m’a proposé : « Pourquoi ne pas le faire en ligne ? ». Entre 50 et 60 personnes, allant d’étudiants à des élèves du primaire, ont participé de tout le pays, et nous avons discuté devant nos ordinateurs. Les participants ont posé des questions et fait part de leurs impressions avec beaucoup de motivation, ce qui m’a fait découvrir qu’un tel format était également possible. Par la suite, j’ai également eu l’occasion de témoigner et de solliciter des signatures lors de réunions rassemblant environ 400 personnes.

« Rencontrer des hibakusha, ça fait un peu peur. On ne sait pas quand ni comment s’y prendre », m’a confié un jeune. C’est de là qu’est née l’idée d’organiser une sorte de café en ligne pour discuter avec des survivants, et j’ai moi-même raconté mon expérience. Peu après, certains participants ont même organisé une projection de film : l’énergie et le dynamisme de ces jeunes étudiants sont impressionnants. Même au sein des associations pour la paix avec lesquelles nous collaborons depuis longtemps, j’ai pu constater que de plus en plus de jeunes rejoignent les organisations pacifiques avec lesquelles nous collaborons de longue date, jusqu’à occuper des postes administratifs ou des fonctions à responsabilités au sein du personnel.

À New York, où s'est tenue la conférence d'examen du Traité de Non-Prolifération (TNP), Hamazumi Jirô (en haut) prononce un discours avant une manifestation en faveur de l'abolition des armes nucléaires, tandis que des survivants de la bombe atomique défilent devant le siège de l'ONU, le 26 avril 2026. (Jiji)
À New York, où s’est tenue la conférence d’examen du Traité de Non-Prolifération (TNP), Hamazumi Jirô (en haut) prononce un discours avant une manifestation en faveur de l’abolition des armes nucléaires, tandis que des survivants de la bombe atomique défilent devant le siège de l’ONU, le 26 avril 2026. (Jiji)

Le Traité de Non-Prolifération ne permet pas de parler de désarmement

─ Alors que le mouvement antinucléaire et pacifiste japonais a trouvé un nouvel élan grâce au Prix Nobel du Hidankyô, la situation internationale est devenue de plus en plus instable au cours de ces deux dernières années. Et ce, au-delà des conflits en Ukraine et à Gaza : une guerre contre l’Iran, menée par les États-Unis et Israël, a même éclaté. Comment percevez-vous cette série de crises ?

H.J.  À l’occasion de la Conférence d’examen du Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP) de cette année [sachant que le TNP donne lieu à une conférence d’examen et de suivi à dates régulières], notre délégation s’est rendue à New York et j’ai moi-même pris la parole lors d’une session des ONG, mais il n’a pas été possible d’adopter un document final à l’unanimité. Lors de la conférence de presse qui a suivi mon retour au Japon, j’ai déclaré que c’était « regrettable », mais en y réfléchissant bien, je pense qu’il s’agit en réalité d’une situation où « les pays détenteurs d’armes nucléaires dominent par la force ceux qui n’en possèdent pas, dans le mépris du droit international ». Israël, les États-Unis et la Russie sont tous des États dotés d’armes nucléaires. Si l’on inclut la Chine et la France, qui renforcent actuellement leur arsenal nucléaire, on constate des agissements arbitraires. Le TNP repose sur trois piliers : la non-prolifération nucléaire, le désarmement et l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire ; or, dans les faits, on ne se concentre plus que sur la non-prolifération, à savoir empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, sans plus jamais évoquer le désarmement. L’arrogance des États dotés de l’arme nucléaire est de plus en plus manifeste.

Dans le passé, lors d’une conférence précédente d’examen du TNP, en 2000, les États détenteurs d’armes nucléaires s’étaient mis d’accord sur un « engagement clair » prévoyant l’élimination complète de toutes les armes nucléaires au titre de leur obligation de désarmement. Cet engagement a été réaffirmé lors de la conférence de 2010, mais a été ignoré en 2015. Les tendances récentes, telles que le renforcement des arsenaux nucléaires ou les déclarations faisant référence à des « armes nucléaires utilisables », sont absolument inacceptables.

─ Dans ce contexte, le principal objectif actuel du mouvement porte-t-il plutôt sur l’autre Traité international, dit Traité sur l’interdiction des armes nucléaires ? La première conférence de réévaluation de celui-ci aura lieu en novembre.

H.J.  Il est essentiel d’élargir le nombre de pays signataires et ratificateurs de ce Traité. Le Hidankyô a interpellé l’ONU dès les environs de 1975 ; par la suite, une dynamique s’est mise en place, notamment avec la tenue d’une Assemblée générale extraordinaire sur le désarmement, et le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires a finalement vu le jour en 2017. En toile de fond, on note la diffusion du concept de « sécurité humaine », qui a conduit à l’adoption, en 2012, d’une résolution à l’unanimité par l’Assemblée générale des Nations unies. Cela marque la prise de conscience qu’il est important de ne pas se limiter à la perspective de la sécurité entre États, mais de placer au centre la question humaine, à savoir « la leçon que les bombes atomiques ont appris à l’humanité », qui a favorisé la naissance du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires.

La première réunion d’évaluation du Traité est une précieuse opportunité, le Nihon Hidankyô tient à exprimer ici sa position, à savoir : la bombe atomique est une arme du mal absolu qui « ne permet ni de mourir en tant qu’être humain, ni de vivre dignement ». Nous souhaitons profiter de cette occasion pour examiner à nouveau, avec les participants à cette réunion, la leçon que la bombe atomique a apporté à l’humanité.

L’État japonais tolérerait-il une guerre nucléaire ?

─ Pourquoi le Japon doit-il signer et ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires ? Pouvez-vous nous exposer à nouveau le point de vue du Nihon Hidankyô ?

H.J.  Le gouvernement japonais donne la priorité au TNP, c’est-à-dire aux États-Unis, alliés du Japon, et aux puissances nucléaires. Il affirme que c’est là son principe fondamental. De leur côté, les victimes des bombes atomiques ont toujours fait valoir que l’État japonais, qui a mené la guerre, devrait assumer la responsabilité des préjudices subis par ces victimes. Le gouvernement utilise souvent l’expression « seule nation à avoir subi des bombardements atomiques », mais ce sont nous qui avons été victimes de ces bombardements, et non pas l’État japonais lui-même. L’État ne répond pas aux revendications des victimes, qui sont pourtant celles qui souffrent le plus. C’est pourquoi, quel que soit le pays où nous nous rendons, on nous demande : « Pourquoi le Japon ne signe-t-il pas le Traité d’interdiction des armes nucléaires ? » De notre point de vue, face à cette attitude qui tourne le dos à ce texte, nous ne pouvons nous retenir de poser une interrogation : « L’État japonais tolérerait-il une guerre nucléaire ? »

─ Le nombre de victimes des bombes atomiques est passé sous la barre des 100 000 et leur âge moyen dépasse désormais 86 ans. Il est question d’examiner la question de la pérennité du Hidankyô au cours de cette année, mais l’option de sa dissolution est-elle envisageable ?

H.J.  Les problèmes liés au vieillissement de la population et à la structure de l’organisation font l’objet de discussions depuis longtemps, mais celles-ci ont été interrompues par la pandémie de coronavirus et, comme nous avons été submergés par les tâches liées à l’attribution du prix Nobel, elles ont été mises de côté. Lors de l’assemblée générale ordinaire de juin, il a été décidé que nous mènerions tous ensemble des discussions pendant un an afin de rassembler nos points de vue. La deuxième génération de survivants prendra-t-elle le relais, ou travaillerons-nous avec des sympathisants ? Certains pensent qu’il faudrait mettre un terme à ces activités lorsque les survivants auront disparu. Au niveau préfectoral, les organisations présentent des réalités variées : certaines mènent leurs activités principalement autour des enfants des victimes, tandis que d’autres comptent des sympathisants parmi leurs membres qui apportent un soutien concret.

Je pense que le cœur du problème réside dans le nombre de personnes qui seront prêtes à réfléchir sérieusement à ce mouvement mené par la Confédération des organisations de victimes des bombes atomiques et à le poursuivre. Que ce soit parmi le grand public ou parmi la deuxième génération, il est important de reprendre le flambeau de ce mouvement, mais il est essentiel de saisir les sentiments que nos aînés ont accumulés jusqu’à présent et de savoir comment les approfondir. Actuellement, l’association à but non lucratif agréée « No More Hibakusha : Association pour la transmission du patrimoine mémoriel » s’emploie à rassembler les divers documents relatifs au mouvement, jusqu’alors dispersés, et à mettre en place un système permettant leur conservation et leur exploitation. La mesure dans laquelle nous pourrons tirer des enseignements de ces documents aura également une incidence sur la construction future de notre organisation.

Harasumi Jirô
Harasumi Jirô

Apprendre de la façon dont les irradiés de la bombe ont vécu

─ On constate souvent ces dernières années une « tendance conservatrice » chez les jeunes Japonais. Comment percevez-vous ce phénomène ? Avez-vous un message à adresser aux jeunes ?

H.J.  Il y a sans doute d’abord un problème économique. Dans un contexte extrêmement incertain, marquée notamment par la prévalence des emplois précaires, on a l’impression de ne pas avoir le temps de réfléchir. Pourtant, nous devons tout de même nous pencher un peu plus sérieusement sur les questions suivantes : « Comment vivre à notre époque ? » et « Comment survivre ? ». Nous vivons dans un monde où pas moins de 12 000 ogives nucléaires sont suspendues sur nos têtes. Je voudrais que vous vous penchiez sur la manière dont les survivants des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki ont traversé cette épreuve. Vous y trouverez des pistes de réflexion.

Dans son discours lors de la cérémonie de remise du prix Nobel de la Paix 2024, M. Friedness, président du Comité Nobel norvégien, a déclaré : « Il serait naïf de croire que la civilisation puisse survivre dans un monde où la sécurité internationale dépend des armes nucléaires. Le monde ne devrait pas être une prison où l’humanité attend sa propre destruction », a-t-il déclaré. Il a également ajouté : « Même si le chemin à parcourir est long et semé d’embûches, nous devons tirer les leçons du Nihon Hidankyô. Nous ne devons jamais baisser les bras. » Il a laissé de nombreuses paroles pleines de sagesse ; je vous invite vivement à les lire et à y réfléchir.

(Interview menée par Ishii Masato, de Nippon.com. Photo d’interview : Hanai Tomoko)