Les yakuza font de l'humanitaire

Il existe des différences fondamentales entre les yakuza japonais et la Mafia telle que la connaissent d’autres pays.

Les yakuza japonais ouvrent des bureaux dans une ville sans se cacher, logo et nom du clan parfaitement visibles, car ils sont ancrés dans le tissu local. Une autre spécificité remarquable est que les yakuza japonais, par tradition, lancent spontanément toutes leurs forces dans l’organisation des secours en cas de catastrophe naturelle. Tradition que la Mafia ne possède pas et qui met la main sur n’importe quelle source de profit sans se poser la question des moyens.

Prenons l’exemple du grand séisme de 1995, le tremblement de terre de Kôbe, dit « séisme de Hanshin-Awaji ». C’est le Yamaguchi-gumi qui fut le premier à dispatcher des secours, immédiatement après le tremblement de terre. Quand j’ai voulu en faire un article, un cadre du Yamaguchi-gumi a décliné la proposition en disant : « N’en parlez pas, s’il vous plaît, de toute façon les gens diront que ce n’est qu’un coup de pub ». Heureusement j’ai insisté : « Laissez-moi l’écrire, regardez les autres médias n’en parlent même pas et font comme si ça n’existait pas ! » Et c’est comme ça que j’ai finalement obtenu leur autorisation.

J’ai donc écrit un document dans lequel je décrivais les objectifs de mon reportage, je l’ai envoyé directement sur la ligne directe du boss, demandant des réponses détaillées. Quelle surprise quand la réponse est arrivée ! Concernant les produits qu’ils avaient distribué : riz, nourriture, vêtements, bien sûr, mais aussi du lait pour nourrissons, des couches (pour différentes âges), sous-vêtements féminins, serviettes hygiéniques, etc. En tout une centaine de produits de première nécessité, répartis avec une minutieuse attention pour le moindre détail. Par exemple, pour les vêtements, sous-vêtements et produits d’hygiène féminine, ils avaient mené une véritable étude de marché auprès de leurs épouses et de leurs sœurs pour savoir les meilleures marques selon les différents âges.

Les catastrophes naturelles défoncent ou détruisent les voies de communication. Cela peut empêcher les camions de secours d’aller jusqu’où les gens en ont besoin. Le Yamaguchi-gumi a résolu le problème grâce à un pilote en hélicoptère. Au-dessus il communiquait au camion : « attention, au prochain carrefour, la route à gauche est impraticable, prends à droite », et c’est ainsi que leurs secours sont arrivés les premiers sur les lieux par rapport à d’autre organisations caritatives. Leurs secours se sont montés à environ 1,1 milliards de yens.

Ces actions ont été totalement passées sous silence par les médias. Les médias japonais, qui sont très doués pour recopier les communiqués de presse officiels de la police, ne parlent jamais les actions honorables des yakuza. Quand un quotidien national a mentionné en tout petit : « Un grand journal britannique a parlé des secours apportés par les yakuza », j’ai préféré en rire.

Des risques d’un conflit sanglant ?

Alors, que va-t-il se passer maintenant avec le Yamaguchi-gumi 6e génération et le Kôbe Yamaguchi-gumi ? En 1984, le sang avait abondamment coulé quand un conflit avait éclaté entre le Yamaguchi-gumi et l’Ichiwa-kai à propos de la succession du boss de la 4e génération. Mais le cas de figure actuel ne conduira pas à un combat de carnassiers. Depuis la scission, il y a eu effectivement un mort dans la préfecture de Nagano, mais les deux partis ont déclaré qu’il s’agissait d’un « problème individuel » et ont pris les mesures qui s’imposent dans le calme. De même, quelques petits soucis à Akita, Toyama et Nagoya sont apparus, mais il est clair qu’aucun n’a dégénéré en conflit ouvert.

Il ne fait aucun doute que cette façon de régler le problème doit se comprendre dans le contexte des cinq réformes pénales à la suite pour le renforcement de la lutte contre le crime organisé au niveau des différentes autorités locales. Le parrain d’un gang peut être inquiété pour un crime commis au niveau d’un sous-groupe local.

Un cadre d’une organisation de taille moyenne basée à Kyûshû m’a confié : « Depuis la scission, il y a bien eu quelques petits problèmes, mais aucun ne s’est développé jusqu’à atteindre une réelle importance. Les médias disent qu’un confit sanglant est sur le point d’exploser, mais pour moi, cela ne se produira pas. Parce que si ça se produisait, les deux boss, de chaque côté, serait arrêtés ! Des cadres seraient également mis en examen pour d’anciennes affaires mineures qui ressurgiraient. Cela mettrait en péril les bases de l’organisation. Tout le monde regardera la scission devenir effective et c’est tout. Et les deux organisations vivront chacune sur la voie de la coexistence et de la coprospérité. »