En janvier, la justice japonaise a condamné le meurtrier de l’ancien Premier ministre Abe Shinzô à la réclusion criminelle à perpétuité. Alors que l’accusé avait expliqué son acte par une rancœur intense envers la secte Moon, à laquelle il pensait Abe lié, comment ce mobile et son histoire familiale ont-ils été considérés par le tribunal ? Un avocat spécialisé dans les dégâts des mouvements sectaires sur les victimes nous livre ses réflexions.

Une condamnation à la perpétuité, conforme aux réquisitions du parquet

Le 21 janvier, trois ans et demi après l’assassinat d’Abe Shinzô, le tribunal de Nara a condamné Yamagami Tetsuya à la perpétuité. Et ceci, conformément aux réquisitions du parquet, ce qui est rarement le cas lorsque la peine prononcée est une peine de prison ferme. On peut s’interroger sur les raisons de ce choix. (NDLR : Yamagami a fait appel du jugement le 4 février)

Une première explication est que l’accusé a été puni pour plusieurs crimes et délits, outre le meurtre, à savoir : infraction à la législation sur les armes (utilisation d’une arme à feu), délit de fabrication d’une arme, infraction à la législation sur les explosifs, et dégradation de biens immobiliers. La défense a argué de l’innocence du prévenu en ce qui concerne l’infraction à la législation sur les armes et le délit de fabrication d’une arme, en soulignant que l’arme artisanale qu’il avait lui-même conçu n’était ni une « arme de poing » ni un « canon » comme les décrivent ces lois, et que dans un tel cas, sa peine ne devait pas dépasser les vingt ans. Mais la culpabilité de Yamagami ayant finalement été reconnue à ce sujet, la peine de prison a été alourdie.

Deuxième explication. Lorsqu’un jugement suit les réquisitions du parquet, c’est d’ordinaire parce que l’on considère que l’accusé n’a pas suffisamment manifesté de regret ou présenté ses excuses. Le jugement précise d’ailleurs que « l’attitude de Yamagami Tetsuya montre qu’il n’a pas suffisamment pris conscience de la gravité et la dangerosité de ses actes qui ont abouti à la mort de la victime. »

Le jugement tient peut-être compte du fait que l’accusé n’a pas directement présenté ses excuses à Abe Yoshie, la veuve de l’ancien Premier ministre, et qu’il n’a pas non plus agi concrètement pour compenser la famille de la victime pour les torts qu’il lui a infligés, même s’il a déclaré profondément regretter ce qu’il a fait.

L’histoire familiale de l’accusé ignorée

Une troisième explication est que le jugement n’a absolument pas pris en considération les circonstances familiales de l’accusé qui a très concrètement souffert du fait que sa mère était une adepte passionnée de la secte Moon, aussi appelée « Église de l’unification ». Le jugement note : « Au vu du grand écart entre la violente colère et le désir de vengeance du prévenu vis-à-vis de cette organisation religieuse et des personnes lui étant liées, et sa décision de commettre le crime, son projet de fabrication de l’arme utilisée, et sa décision de réaliser ce projet, il est impossible d’admettre que les circonstances familiales de l’accusé aient joué un grand rôle dans son acte. » L’argument a été rejeté en raison de cet « écart ».

Il n’empêche que lorsqu’une personne est victime de mauvais traitements pendant son enfance, cela peut perturber gravement sa vie. Dans les actions en justice intentées par des « victimes religieuses de deuxième génération » [comme on appelle en japonais les enfants de parents membres de secte qui ont placé leur foi avant l’éducation de leurs enfants et l’ont négligée pour cette raison], l’enjeu est de prouver que les mauvais traitements subis pendant le jeune âge conduisent à des dommages psychologiques des années après, car on considère que c’est cela qui conduit à un dédommagement d’un montant plus élevé.

Pour en revenir au procès de Yamagami, pourquoi son intense rancœur vis-à-vis de la secte Moon l’a-t-il conduit à une attaque non pas contre celle-ci ou ses représentants, mais contre l’ancien dirigeant japonais ? Il s’agit là d’un point crucial : faut-il considérer cela comme un « écart » ou comme un « fait inévitable » ? Le jugement a retenu la notion d’« écart ». Cette appréciation s’explique en partie par l’absence de témoins experts — tels que des psychiatres ou des psychologues — parmi les témoins cités par la défense pour démontrer que les préjudices subis par le mineur lorsqu’il appartenait à l’Église de l’Unification avaient nécessairement influencé son comportement au moment des faits.

Les liens entre l’ordre de dissolution et les enquêtes sur la secte en Corée

On peut aussi se demander si que les enquêtes en cours en Corée du Sud, pays où est basée la secte Moon, n’auraient pas pu influencer le procès au Japon.

En Corée du Sud, les manœuvres politiques de l’Église de l’unification vis-à-vis l’ex-président Yoon Suk-yeol font l’objet d’enquêtes, dans le cadre desquelles a été saisi le « rapport TM », « TM » comme True Mother, le surnom donné à Hak Ja Han, la présidente du culte. Ce rapport comprend beaucoup d’informations sur les liens entre Hak Ja Han et les hommes politiques japonais. Il est possible que les progrès de l’enquête au sujet de cette dirigeante, qui a été mise en examen et qui est poursuivie en justice, auraient mis plus encore en évidence la proximité des liens entre Abe Shinzô et la secte.

Pourquoi l’ancien Premier ministre a-t-il enregistré un message vidéo (photo de titre) destiné à être diffusé lors d’une assemblée, en septembre 2021, de groupements religieux affiliés à la secte, dans lequel il exprimait son respect pour Hak Ja Han ? Il faut se souvenir que de nombreux points demeurent obscurs dans les relations entre Abe et la secte. On peut penser que si l’on en savait davantage sur les manœuvres politiques de ce groupe au Japon, cela aurait pu avoir un impact sur les délibérations du tribunal, et l’on ne peut que regretter la manière dont s’est déroulé ce procès, qui aurait dû davantage rechercher la vérité.

Il ne s’agit pas seulement de manœuvres politiques. Trois ans et demi après le crime, le problème de l’Église de l’unification n’est toujours pas résolu.

Penser que la condamnation de Yamagami aura une influence immédiate sur la procédure judiciaire en cours pour obtenir l’ordre de dissolution de la secte Moon est difficile. Même si la Haute Cour de Tokyo rend sa décision d’ici le mois de mars, rien n’est certain, et la procédure de liquidation de l’organisation religieuse (procédure d’indemnisation des victimes) n’a pas été encore lancée. Si cet ordre de dissolution avait été pris, et si les problèmes des victimes de l’Église de l’Unification avaient été mis en lumière par le liquidateur, cela aurait pu orienter différemment les délibérations du tribunal qui jugeait Yamagami.