Les limites du robot Sasori
Au début du mois de février, on misait beaucoup sur le robot Sasori – mis au point conjointement par Toshiba et l’Institut de recherches internationales sur le démantèlement nucléaire (IRID) – pour résoudre cette énigme et d’autres problèmes importants. Sasori est un robot autopropulsé contrôlé à distance qui est équipé d’appareils de prises de vues à l’avant et à l’arrière ainsi que d’équipements de mesures, dont un dosimètre et un thermomètre. Il a été conçu pour pouvoir se replier sous la forme d’une barre compacte de 9 centimètres de haut sur 60 centimètres de long, de façon à se faufiler aisément dans des espaces exigus. Une fois qu’il se trouve dans une zone ouverte, il peut déployer sa « queue » dans plusieurs directions de manière à explorer et photographier les environs tout en mesurant la température et le niveau des émissions radioactives.
Le 16 février 2017, après les investigations préparatoires mentionnées plus haut, l’équipe chargée des investigations a introduit le robot Sasori dans l’enceinte de confinement du réacteur 2. Malheureusement cette phase des recherches n’a pas donné les résultats escomptés. « Le scorpion » s’est enlisé sur les dépôts que le robot nettoyeur de l’inspection précédente n’avait pas réussi à enlever, avant même d’atteindre le piédestal et d’examiner les débris de combustible contenus à l’intérieur. Qui plus est, sa chenille s’est rompue contraignant l’équipe à couper le câble du robot et à l’abandonner sur le rail de maintenance.
Le robot Sasori était la pièce maîtresse d’un projet qui a coûté plus d’un milliard de yens (environ 8,2 millions d’euros) et de ce point de vue, c’est un échec regrettable. Mais il ne faut pas oublier pour autant les avancées que les investigations du réacteur 2 prises dans leur ensemble ont permis de faire. Les données visuelles obtenues lors de la première inspection ont été un succès et elles ont marqué une étape décisive dans le processus de l’évacuation des débris de combustible situés au fond de l’enceinte de confinement.
Le retrait des débris de combustible constitue le principal obstacle au démantèlement final des réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi. Mais il faut dire aussi que c’est la première fois que l’on se livre à une telle expérience dans l’histoire de l’humanité. On ne doit donc pas s’attendre à ce que toutes les phases de ce travail sans précédent se déroulent comme prévu. Kuwabara Hirohisa, directeur général du département de planification stratégique de recherche et développement de l’IRID, explique les choses de façon très simple. « Il n’y a pas de domaine de recherches sans aucun échec. Quand on fait un faux pas, il faut simplement se relever et continuer à aller de l’avant. » Si l’on en croit la « feuille de route » actuelle du démantèlement de Fukushima Daiichi, l’évacuation des débris de combustible devrait commencer en 2021. Reste à savoir si l’équipe chargée de ces opérations réussira à respecter cet objectif, surtout après l’échec qu’elle vient de subir.
« Le retrait devra être entièrement réalisé par des équipements manipulés à distance dans un environnement hautement radioactif », ajoute Kuwabara Hirohisa. « Nous devons mettre au point ces dispositifs avec le plus grand soin, faute de quoi nous risquons de les voir se casser au cours d’une inspection et d’avoir à suspendre les travaux. Dans le même temps, nous devons tenir compte de tels risques dans notre planning de façon à disposer d’une solution de rechange au cas où les choses tourneraient mal. »
Bref, pour retirer les débris de combustible des réacteurs, il va falloir recourir à de nouvelles méthodes encore plus sophistiquées qui dépendront de l’emplacement et de la nature des débris. Certaines informations cruciales font encore défaut, y compris pour le réacteur 2 où les investigations dans l’enceinte de confinement ont pourtant fait le plus de progrès.
À l’heure actuelle, l’équipe responsable des opérations n’a pas d’autre choix que d’accepter les résultats de la dernière inspection en toute humilité, même si cela implique un changement radical de stratégie. Toute précipitation ou mouvement d’impatience risquerait de provoquer des erreurs qui ne feraient qu’aggraver la situation et retarder le démantèlement pendant de nombreuses années. Une chose à éviter à tout prix.
Une politique « portes ouvertes »
Au début de cet article, j’ai dit que le niveau des émissions radioactives du site de Fukushima Daiichi a tellement baissé qu’on a l’impression de se trouver sur un chantier de construction ordinaire. Ceux qui n’ont pas visité les lieux ont sûrement du mal à me croire, mais c’est pourtant la vérité. J’ai parcouru la centrale à pied avec un détecteur de radiations pendant trois heures et la dose totale enregistrée a été de 0,03 millisievert, c’est à dire l’équivalent d’une radiographie des poumons.
Le site de Fukushima Daiichi est tellement sécurisé que le nombre des visiteurs tourne à présent autour de 8 000 par an (voir tableau ci-dessous). À la fin du mois de décembre 2016, près de 30 000 observateurs s’étaient déjà rendus sur les lieux depuis l’accident de mars 2011. Au début, la plupart d’entre eux étaient des scientifiques, des ingénieurs et des agents du gouvernement. Mais aujourd’hui, on rencontre des groupes d’étudiants ou de lycéens, munis de masques sanitaires et de casques fournis par Tepco, qui vont se percher sur les hauteurs pour mieux voir les bâtiments des réacteurs.
Nombre de visiteurs du site de Fukushima Daiichi
| Année fiscale | Nombre de visiteurs |
|---|---|
| Avril 2011- mars 2012 | 913 |
| Avril 2012- mars 2013 | 2 753 |
| Avril 2013 - mars 2014 | 3 798 |
| Avril 2014 - mars 2015 | 5 409 (694) |
| Avril 2015 - mars 2016 | 8 000 (870) |
| Avril 2016 - décembre 2016 | 7 945 (558) |
| Total | 28 818 |
Note : les chiffres entre parenthèses concernent les visiteurs non-japonais.Source : Tokyo Electric Power Company (Tepco).
Ces visites organisées sont le résultat de la politique « portes ouvertes » de Masuda Naohiro, le responsable du démantèlement de Fukushima Daiichi qui a pris résolument le parti de la transparence et de l’ouverture au public. « Je veux que les jeunes qui seront les leaders de demain comprennent la situation de Fukushima Daiichi à l’heure actuelle et ce que nous avons l’intention de faire dans l’avenir », explique-t-il. « Je suis persuadé qu’un grand nombre de personnes ont encore des soupçons et pensent que quelque chose de dangereux est en train de se passer ici, quelque chose que Tepco s’efforce de dissimuler. C’est pourquoi je crois qu’il faut que les gens viennent se rendre compte sur place par eux-mêmes. »
Bien entendu, tout le monde ne reviendra pas de la centrale de Fukushima Daiichi avec la même impression. Mais à mon avis, convier sur le site du pire accident nucléaire de l’histoire ceux qui vont hériter de cette situation est un geste très significatif. Je souhaite que tous les jeunes qui le peuvent profitent de l’occasion pour visiter Fukushima Daiichi et réfléchissent sur les problèmes posés par l’énergie nucléaire.
(D’après un article en japonais du 6 mars 2017. Photo de titre : Takahashi Hideki, l’auteur de l’article, sur le site de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi, le 17 février 2017. À l’arrière-plan, à une distance d’environ 150 mètres, on aperçoit le réacteur 2 où ont eu lieu des investigations pour localiser les débris de combustible fondu à l’intérieur de la première enceinte de confinement.)
