Le rêve perdu d'un retour à la maison

Le mémoire de Sasaki Yasuko relatant les années qu’elle a passées en logement provisoire.

La situation est encore pire pour les gens dont les maisons sont toujours assujetties aux consignes d’évacuation en vigueur. Sasaki Yasuko, qui a été évacuée de sa maison à Namie, a passé tout le temps qui s’est écoulé depuis la catastrophe dans un logement provisoire du bourg de Koori. Dans un récit de 90 pages relatant sa vie d’évacuée sous le titre « Sous un ciel radioactif effroyable », elle écrit ceci : « Je ne veux pas mourir en logement provisoire. C’est tout ce que je demande. Tout le monde parle de tirer un trait là-dessus et de mettre un point final à la catastrophe ; mais je ne veux pas que ma vie finisse comme cela [...] Depuis la catastrophe, il semble qu’il y ait, partout où je vais, des slogans visant à nous galvaniser. Mais que puis-je faire de plus que ce que je fais déjà ? J’aimerais bien que quelqu’un me dise ce que je suis censée faire. »

Ma dernière rencontre avec Sasaki Yasuko remonte au printemps 2013. Elle habitait encore un logement provisoire et travaillait à la réalisation d’un modèle réduit de sa maison de Namie, en s’efforçant désespérément de reconstruire de mémoire un endroit qu’elle pensait ne jamais revoir. Environ un mois plus tard, j’ai appris qu’elle avait été hospitalisée et qu’elle était décédée. Elle avait alors 84 ans. J’ai aussi entendu qu’avant d’entrer à l’hôpital elle avait brisé son modèle réduit en mille morceaux.

Sasaki Yasuko vers la fin de sa vie en train de travailler à la confection d’un modèle réduit de sa maison abandonnée de Namie. (Photo prise par l’auteur en 2013)

J’ai eu de nombreuses autres occasions de parler à des gens ayant leurs maisons en zone d’« interdiction indéfinie d’habitation ». Plusieurs m’ont dit que, à l’occasion d’une visite furtive en vue de faire le ménage chez eux, ils avaient trouvé leur maison dans un état chaotique provoqué par des intrusions de sangliers et autres animaux sauvages. Les habitants ont demandé aux autorités de faire quelque chose pour remédier à ce problème. « Ne pouvez-vous pas attraper les sangliers ? » ont-ils voulu savoir, « ou pour le moins embaucher quelqu’un pour les empêcher d’entrer dans nos maisons ? » Mais les hauts niveaux d’irradiation font bien trop peur à tout le monde, et aucune entreprise n’a accepté de se charger de ce projet.

Confrontés à de telles difficultés et à de tels affronts, les gens se montrent de moins en moins empressés à rentrer chez eux. Ils disent que les radiations ont tout détruit à la racine – histoire, culture, communauté – et ils se demandent si ce genre de perte peut être compensé par une indemnisation, aussi élevée soit-elle. Dépouillé de leur héritage local, bien des habitants des zones affectées continuent de déplorer les répercussions culturelles de la catastrophe.