Maigre rémunération, maigre satisfaction

En quoi consiste précisément le travail de l’interprète judiciaire ? Je vais tenter de répondre à cette question en m’appuyant sur l’exemple d’un procès pour vol où le défendeur a reconnu sa culpabilité.

Un beau jour, je reçois un appel téléphonique d’un greffier me proposant un travail d’interprétation à prendre dans mon couple de langues et me demandant si je suis disponible tel jour à telle heure. Une fois que j’ai accepté le travail, on me dit de quel délit il s’agit et on me donne les informations pour contacter l’avocat en charge de l’affaire. Si le suspect est en détention, j’accompagne l’avocat pour le rencontrer au poste de police ou au centre de détention. Le Centre japonais de soutien juridique prend en charge mes frais de déplacement et la rémunération de mon interprétation, qui est fixée à 8 000 yens (environ 61 euros) pour une séance de 30 minutes, avec un supplément de 1 000 yens pour chaque tranche de 10 minutes venant s’y ajouter.

Pour un interprète, le plus gros du travail se passe pendant les trois ou quatre jours précédant l’ouverture de la procédure judiciaire. Le procureur envoie une déclaration préliminaire, une vue d’ensemble des preuves et les grandes lignes de la déclaration finale qu’il est en train de préparer. Selon la nature de l’affaire, le volume de ces documents peut aller jusqu’à une dizaine de feuillets imprimés. Les représentants légaux du défendeur m’envoient aussi un aperçu des déclarations qu’ils prévoient de faire, ce qui représente encore au moins trois pages. Tous ces textes doivent être traduits en vue d’une présentation orale lors du procès, après quoi il faut imprimer la traduction pour l’amener au tribunal le premier jour du procès.

Le jour d’ouverture du procès, je commence par me rendre au bureau du greffier, où je prête le serment de l’interprète, signe une carte attestant de mon apparition au tribunal ce jour-là, signe et tamponne la facture couvrant la rémunération de ma journée d’interprétariat et mes frais de déplacement. Après être entrée dans la salle du tribunal, je vais m’asseoir à côté du sténographe et installe mon microphone. Le défendeur utilise des écouteurs pour prendre connaissance de mon interprétation ; compte tenu de la distance qui sépare mon siège de la place du défendeur, le recours à un système sans fil lui permet de mieux entendre ce qui est dit. Toutes les déclarations prononcées dans la salle du tribunal, y compris mes interprétations, sont enregistrées depuis l’ouverture jusqu’à la clôture du procès.

Lorsque l’acte d’accusation est lu à haute voix, j’en communique le contenu en interprétation consécutive : j’attends qu’un passage soit prononcé en japonais pour l’interpréter dans l’autre langue. Par contre, pour la déclaration préliminaire, l’exposé des preuves, la déclaration finale et les remarques de l’avocat, je lis au fur et à mesure et en simultané les traductions que j’ai préparées à l’avance. On procède ainsi pour gagner du temps. Je recours de nouveau à l’interprétation consécutive pour l’audition des témoins et l’interrogatoire du défendeur. Dans bien des cas, la sentence est décidée à l’issue d’une seule audience, mais son prononcé est remis à un autre jour, et il faudra, là encore, en passer par l’interprétation consécutive.

Bien des procès sont bouclés en une heure environ. Pour cette durée, je gagne à peu près 15 000 yens (environ 115 euros) pour mes services d’interprétariat. Après le prononcé de la sentence, ce montant, ajouté à mes frais de déplacement, est transféré sur mon compte en banque. Comme la justice ne publie aucune norme officielle sur le mode réel de calcul de ces rémunérations, il n’y a pas de décompte précis de la somme transférée, une lacune que nombre d’interprètes chevronnés interrogés dans les enquêtes auprès de la profession mentionnent comme une source de mécontentement. Peut-être un salaire horaire de 15 000 yens semblera-t-il plutôt élevé aux yeux de nombreux lecteurs, mais il ne faut pas oublier que les quatre ou cinq heures passées à traduire les documents utilisés tout au long de la procédure ne sont pas payées.