L’isolement de l’Iran
——Comment la situation internationale a-t-elle évolué entre la fin de la guerre froide en 1989 et la guerre du golfe en 1991 ?
T.K. La communauté internationale s’attendait à voir l’Iran entrer dans une nouvelle ère après 1989, année de la mort de l’ayatollah Khomeini, le leader de la révolution islamique. Pour préparer le terrain, certains pays ont apporté leur soutien aux réformes intérieures iraniennes, ce qui a ouvert la voie au Japon pour mettre à profit sa position diplomatique unique en vue de persuader les États-Unis et l’Europe de laisser l’Iran rentrer au bercail.
La communauté internationale cautionnait plus ou moins cette approche, et le Japon a de nouveau accordé à l’Iran des prêts en yens pour un grand projet civil de construction d’un barrage destiné à la production d’électricité et à l’irrigation. Vue rétrospectivement, cette initiative très hardie a bénéficié du climat international qui prévalait jusqu’au début des années 1990.
Entre temps, la guerre du Golfe s’est soldée par la défaite de Saddam Hussein, et la menace militaire iraquienne s’en est trouvée réduite. Mais désormais, c’est l’Iran qui a commencé à être perçu comme une menace, ce qui a conduit le président américain Bill Clinton à adopter une politique régionale de double endiguement. Mohammad Khatami, qui a été élu à la tête de l’Iran en 1997, a opté pour une politique d’ouverture, mais les Nations unies n’ont pas su tirer parti de ce revirement.
Les Nations unies, qui considéraient l’Iran comme un ennemi, le soupçonnaient de mettre au point des armes nucléaires et des missiles balistiques, d’apporter son soutien à des éléments hostiles présents au Moyen-Orient et de violer les droits de l’homme sur son territoire. Ces problèmes ont incité le gouvernement des États-Unis a attaquer régulièrement l’Iran tant sur le plan politique qu’économique.
Il en a résulté une prise de distance de la communauté internationale vis-à-vis de l’Iran et, par voie de conséquence, une érosion de l’influence diplomatique du Japon. Tiraillé entre ses relations avec l’Iran et avec les États-Unis, le Japon a eu de plus en plus de mal à continuer d’afficher la même attitude à l’égard de l’Iran.
Le Japon observateur passif
——Il est devenu difficile pour le Japon de maintenir des relations diplomatiques avec l’Iran depuis la présidence de Donald Trump. Comment voyez-vous les relations nippo-iraniennes aujourd’hui, et quelle direction doit prendre à l’avenir la diplomatie japonaise ?
T.K. Je pense que la diplomatie japonaise est fondée sur l’harmonie et la coopération internationales. Le Japon suivait auparavant un double cap : une diplomatie centrée sur les Nations unies associée à une politique axée sur la relation nippo-américaine. Aujourd’hui, on entend souvent invoqué la « la primauté du droit » et les deux approches s’appuient sur ce concept. Mais, outre qu’elle s’écarte de la position japonaise, la politique « L’Amérique d’abord » adoptée par l’administration Trump peut aussi occasionnellement mettre les deux alliés sur une trajectoire de collision.
Les États-Unis se sont retirés unilatéralement du pacte nucléaire soutenu par l’ONU, bien que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) se soit portée garante au respect des engagements par l’Iran. Les grossistes japonais du secteur pétrolier demandent au gouvernement de les autoriser à continuer d’acheter du pétrole à l’Iran, mais le Japon, qui est un partenaire des États-Unis, est resté muet sur le comportement de ce dernier à l’égard de l’Iran. Contrairement aux autres pays du G7, le Japon n’a ni interpellé l’administration Trump sur son attitude problématique ni tenté de réfuter les arguments invoqués par les États-Unis pour se retirer du pacte.
Le Japon n’étant pas signataire du pacte nucléaire avec l’Iran, il n’y pas pour lui d’enjeu majeur dans cet accord. Mais le comportement de l’administration Trump dans cette affaire risque de nuire à l’avenir des relations au Moyen-Orient et il pourrait même avoir un impact sur la communauté internationale tout entière. Compte tenu des liens étroits qu’il entretient avec les États-Unis, le Japon doit se joindre aux autres nations qui leur reprochent de s’être retirés du pacte.
Il y a longtemps que les États-Unis et l’Iran ne se sont pas rencontrés face à face et, du fait de la suspension de leurs relations diplomatiques, les deux pays continuent de se considérer mutuellement comme des adversaires. Cette situation pose un problème si elle continue d’exercer un impact direct sur les relations du Japon avec l’Iran et avec les États-Unis. Je pense que le Japon peut avoir une influence bénéfique et doit jouer un rôle d’émissaire en vue d’améliorer les relations entre les deux camps. Il me semble malheureusement qu’au point où nous en sommes, il sera difficile pour le Japon de restaurer son influence diplomatique sur l’Iran.
Les questions liées à l’Iran ne doivent pas servir de levier pour la promotion des intérêts particuliers de l’administration actuelle des États-Unis ou de ses alliés au Moyen-Orient et en Asie de l’Est. Les pays qui utilisent l’Iran comme un outil pour consolider leur position au sein de leur propre région ou pour faire bouger les États-Unis ne feront que semer davantage de discorde dans la communauté internationale.
(Interview de Nippon.com, dans les bureaux de la rédaction. Photo de titre : le Premier ministre Abe Shinzô avec le président iranien Hassan Rouhani lors de l’assemblée générale des Nations unis en septembre 2017. Abaca/Aflo)