Une communauté chinoise de « cols blancs »

La présence « chinoise » est aujourd’hui perceptible dans les HLM. On y voit des affiches et des panneaux en japonais et en chinois, on y trouve des commerces chinois où l’on n’y comprend presque pas le japonais, et la majorité des restaurants  offre de la cuisine chinoise. Quand on s’y promène, on remarque que les conversations dans les espaces publics comme les remontrances adressées par les mères aux enfants se font généralement en chinois.

En parlant à des groupes de mères chinoises qui bavardaient dans les squares de ces grands ensembles, elles m’ont dit d’un ton détendu qu’elles aimaient habiter ici parce qu’elles y avaient beaucoup d’amies.

J’avais sous les yeux un quotidien banal. Cela va de soi. Les HLM ont été conçus pour être habités, pour qu’on y vive. Les habitants sont des êtres humains. Certains parmi eux sont heureux d’y résider, d’autres peut-être pas. Rien de plus, rien de moins. Nulle part je n’ai trouvé de lieu où la loi n’avait plus cours.

J’ai cependant déjà découvert des messages écrits au marqueur noir, en grands caractères, sur les panneaux d’affichage : « Avertissement : les Chinois délinquants, les faux habitants d’autres nationalités doivent partir d’ici avant d’être forcés à le faire ». J’ai constaté alors la voix des forces de la haine et de la discrimination...

D’après un journaliste chinois que je connais depuis longtemps, c’est vers 2000 que la présence d’habitants chinois a commencé à se faire sentir dans le HLM de Shibazono.

« La plupart des Chinois qui résident ici ont étudié au Japon et ils y ont trouvé du travail à la fin de leurs études. Ils vivent en famille. Shibazono est proche du centre de Tokyo, les loyers y sont plutôt raisonnables par rapport à la taille des logements. Et l’Agence de renaissance urbaine (UR) accueille des locataires de toute nationalité, à condition qu’ils remplissent les critères de revenus. Les bailleurs privés sont plus exigeants vis-à-vis des locataires étrangers, et certains d’entre eux leur sont ouvertement hostiles. On ne risque pas de se heurter à ce genre de problème avec l’UR, un bailleur social. La communauté chinoise au Japon s’en est rendu compte, et le HLM de Shibazono est recherché par les "cols blancs" chinois qui travaillent dans des entreprises de Tokyo. » 

Par exemple, j’ai rencontré cet informaticien chinois arrivé au Japon en 1998 comme étudiant, il a vécu quelques années dans un appartement d’un bailleur privé, mais il s’est ensuite installé ici car ses amis chinois lui avaient vanté les mérites de l’endroit.

« Ici, les locataires n’ont pas à payer de frais de renouvellement de bail et de frais non récupérables (reikin), c’est intéressant. Et il n’y a pas non plus de risque, comme avec un bailleur privé, de voir sa demande rejetée parce qu’on n’est pas Japonais. Mais je me sens surtout bien ici, parce que beaucoup de compatriotes y vivent. Ma femme s’est rapidement fait ici des amies qui ont des enfants du même âge, et elle en est très satisfaite. »

Toutefois, certains locataires japonais ne voient pas les locataires chinois d’un bon œil, c’est indéniable. Ils les trouvent bruyants, les accusent de ne pas respecter les règles du dépôt d’ordures ménagères. Beaucoup de ceux qui les critiquent sont des habitants âgés. Certains ont même demandé à l’UR de faire en sorte que le pourcentage de locataires chinois n’augmente plus. La méfiance vis-à-vis des habitants chinois est une réalité.