Avec la pandémie du coronavirus Covid-19, de nombreux évènements sont interrompus à travers le monde. Au Japon, le report des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo a été décidé le 24 mars. Au fil des années, le plus grand évènement sportif planétaire a continué de se développer, au point d’atteindre des proportions gigantesques. Mais ce que les JO gagnent en taille, ils le perdent en adaptabilité face aux changements soudains... Peut-on retenir un mastodonte qui chute ?
L’hypothèse d’un report de deux ans
La première possibilité d’un changement de calendrier a soudainement été évoqué le 11 mars, lorsque Takahashi Haruyuki, membre du comité d’organisation olympique japonais, suggérerait au Wall Street Journal qu’un report d’un ou deux ans serait « réaliste ».
On peut se demander s’il était en position de faire une telle déclaration à un des journaux économiques américains les plus influents au monde, alors qu’il n’est qu’un membre parmi d’autres du comité. Les médias à travers le monde n’ont pas attendu pour relayer et spéculer sur ses propos.
Takahashi Haruyuki est un ancien directeur de l’agence de publicité Dentsu, leader sur le marché japonais. Considéré comme « l’homme de l’ombre » pendant la candidature de Tokyo aux JO de 2020, il aurait permis d’obtenir des voix en faveur de la capitale nippone grâce à son réseau international dans la sphère sportive, développé pendant ses années à Dentsu. C’est pourquoi ses propos ont tant étonné, car ils provenaient d’un homme étant parfaitement au fait des pratiques du monde du sport. En effet, si un report à l’année suivante était certes imaginable, personne ne s’attendait à ce que l’on propose de décaler les JO de deux ans.
Mais M. Takahashi n’a pas parlé sans réfléchir. Dans le cas d’un report à 2021, il faudra penser aux différents sports ayant déjà prévu des championnats du monde entre l’été et l’automne : athlétisme en août à Eugene (dans l’État de l’Oregon aux États-Unis), natation à Fukuoka en juillet-août, judo à Tachkent en Ouzbékistan (pas de calendrier précis à l’heure actuelle) et gymnastique à Copenhague en octobre. Si les Jeux sont tenus en juillet et août 2021, les dates de ces championnats devront être décalées. Mais chaque fédération sportive a déjà signé des contrats avec des sponsors et a négocié les droits de retransmission avec les chaînes de télévision.
La situation est différente si le report est de deux ans. Il y aura les Jeux olympiques d’hiver à Pékin et aussi la Coupe du monde de football, mais le Qatar a prévu de l’organiser de novembre à décembre pour éviter la chaleur étouffante de l’été. En d’autres termes, l’été 2022 est vide dans le calendrier du sport au niveau mondial. En décalant les JO de Tokyo à cette période, trois évènements sportifs majeurs se succèderont. De quoi créer un scénario très intéressant d’un point de vue commercial.
Takahashi, en tant qu’expert de l’industrie du sport, a sans doute très bien calculé son coup lorsqu’il émettait la possibilité d’un report de deux ans.
Mais cette idée n’est pas dépourvue d’obstacles. Les Jeux du Commonwealth auront lieu en juillet et août 2022 à Birmingham en Angleterre et les Jeux asiatiques en septembre à Hangzhou en Chine. En terme de taille, ces deux compétitions multisports ne sont dépassées que par les Jeux olympiques. Même s’ils ne sont pas autant suivis que lui, ces deux évènements internationaux feront à leur tour face à des problèmes de réorganisation en cédant leur créneau de l’été 2022 aux JO de Tokyo.
Si les JO sont reportés d’un ou deux ans, les casse-têtes seront nombreux pour les organisateurs : gestion des coûts du comité d’organisation et des frais de personnel (composé de plusieurs milliers de personnes), recrutement des bénévoles à refaire, revente des billets, réaménagement des installations sportives et des hôtels, etc. On pourrait tout simplement annuler les JO de Tokyo, mais cela reviendrait à renoncer à 7 années de longues et minutieuses préparations. Le choix est difficile.
Un mastodonte immobilisé par des contraintes commerciales
Portés par le mercantilisme, les Jeux olympiques n’ont cessé de gagner en ampleur. Tout commence avec les JO de 1984 à Los Angeles. Peter Ueberroth, à la tête du comité d’organisation, introduit le système « un sponsor par catégorie », qui permet de lever des fonds en grande quantité. En outre, il commercialise l’évènement en faisant payer cher les droits de diffusion télévisuelle et en mettant en vente des produits dérivés. Le « plan d’affaires Ueberroth » fonctionne à merveille et permet d’organiser les JO sans presque rien coûter aux contribuables.
Cette formule est ensuite adoptée par tous les évènements sportifs du monde. Les Jeux olympiques d’hiver de 1994 à Lillehammer en Norvège sont les premiers à ne pas être tenus la même année que ceux d’été. Cette décision est prise par le président du Comité international olympique (CIO) Antonio Samaranchi, qui décale les Jeux d’été et d’hiver de deux ans dans l’optique de diversifier les opportunités commerciales. Cette commercialisation des compétitions internationales est reprise par les fédérations sportives, qui font attention à trouver un créneau dans le calendrier ne comportant pas d’autre événement sportif.
En 2000, le CIO et le Comité international paralympique (CIP) signent un accord afin que les Jeux paralympiques soient tenus juste après les Jeux olympiques et dans la même ville. L’événement planétaire gagne davantage en importance en réunissant les éditions olympiques et paralympiques, et permet au handisport d’augmenter sa valeur commerciale.
C’est ainsi qu’un calendrier sportif mondial s’est constitué, où se côtoient des méga-événements tels que les Jeux olympiques et paralympiques, les coupes du monde de football et de rugby et les championnats du monde de chaque sport.
Dans ce contexte, le groupe audiovisuel américain NBC, qui verse des sommes astronomiques au CIO pour sécuriser les droits de retransmission des Jeux, voit d’un mauvais œil le report des JO. Il est bien connu que pendant les Jeux olympiques, les horaires des compétitions sont fixés en fonction des demandes de la NBC.
La raison pour laquelle les JO ne peuvent pas être déplacés en automne est probablement parce que la NBC ne veut pas donner son accord. En effet, au même moment, les saisons de baseball, basket-ball et football américain battent leur plein aux États-Unis. En Europe aussi, où la télévision par satellite payante s’est généralisée, les ligues de football de chaque pays ont entamé leurs championnats nationaux, et ils sont suivis par un large public.
Le calendrier sportif est aujourd’hui très chargé ; on ne peut pas modifier les dates des JO sans influencer les autres compétitions. Il y a toujours des entreprises qui ont signé des contrats commerciaux autour de ces évènements.
Les Jeux olympiques sont désormais devenus un « mastodonte » qui ne peut pas s’adapter aux changements. Et actuellement ce n’est pas une guerre, un typhon ou un tremblement de terre, mais un virus invisible à l’oeil nu qui menace et ronge lentement les Jeux olympiques. Si le mastodonte veut bouger, alors il faudra déplacer les autres éléphants. Mais il est difficile de trouver autant d’espace. Sans le vouloir, la pandémie du coronavirus a exposé l’envers du décor de l’industrie des compétitions sportives internationales.
