Le monde entier vu comme un ennemi
Les discours du gouvernement Xi sur le rétablissement du statut de grande puissance de la Chine se situent dans la droite ligne de son initiative des Nouvelles Routes de la soie, appelée « la ceinture et la route » (One belt, One road), un grand projet visant à faire de la Chine un leader mondial. En surface, la stratégie internationale du gouvernement Xi consiste à prendre ses distances vis-à-vis du système en place, qui ne profite qu’aux pays développés, pour y substituer quelque chose de neuf, qui soit plus équitable pour les nouveaux pays en développement.
Cette vision de la situation n’est pas mauvaise en soi, mais on ne doit pas oublier que, jusqu’à la mise en place d’un nouvel ensemble de règles, il est nécessaire de se conformer à celles qui existent. Depuis son avènement, le gouvernement Xi remet en permanence en cause les règles internationales sans jamais prendre la peine d’attendre qu’elles changent. À titre d’exemple, on peut citer la question de la souveraineté sur les eaux territoriales. Le contexte historique originel propre à ces questions est parfois complexe et, dans bien des cas, il est impossible de prendre des décisions en noir ou blanc. D’où la fréquence des recours à l’arbitrage de la cour internationale.
Un grand pays comme la Chine a des frontières avec 12 autres nations. Un certain nombre d’entre elles, dont le Japon et la Corée du Sud, sont des États maritimes. Jadis, à l’époque de Mao, la Chine a connu de sévères conflits frontaliers avec l’Union soviétique. Plus récemment, à mesure que Pékin renforçait sa puissance économique, l’expansion terrestre a cédé le pas à l’expansion maritime. Il semble en outre que Pékin privilégie la politique du « fait accompli » plutôt que les négociations. Il se trouve toutefois que l’instabilité qui en résulte en Asie de l’Est s’avère de plus en plus préjudiciable pour la Chine elle-même.
Il y a longtemps que le pouvoir chinois considère la question taïwanaise comme un enjeu crucial pour la nation, et qu’il rejette l’option du recours à la force armée pour parvenir à l’unification en dehors de la table des négociations. À Hong Kong, en revanche, Pékin met concrètement en application la formule « un pays, un système », quitte à violer des promesses faites à l’époque où le territoire a quitté la tutelle britannique pour revenir à la Chine, comme en témoigne la promulgation de la nouvelle loi sur la sécurité nationale. Le problème, c’est que, une fois que l’opinion publique dans des endroits comme Hong Kong et Taïwan s’est détournée de la Chine, même si Pékin réalise de facto l’unification avec Taïwan et renforce son contrôle sur Hong Kong, la distance entre les populations de ces territoires et le gouvernement central chinois est telle que celui-ci n’en tirera pas grand profit.
La menace que fait peser le Covid-19 a provoqué une détérioration des relations avec les États-Unis, qui étaient déjà chancelantes. La Chine a pris des sanctions économiques contre l’Australie, après que celle-ci a demandé une enquête internationale sur l’origine de l’épidémie. Ce genre de comportement finira par provoquer une réaction de la communauté internationale. Certains analystes politiques annoncent même une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine. Que ces prédictions se réalisent ou non, le divorce entre les deux pays semble probable.
Des relations sino-japonaises stables... pour l’instant
L’économie chinoise est confrontée à une récession d’un genre qu’elle n’a jamais connu jusqu’ici. Au Congrès national du peuple qui s’est tenu le 22 mai, le premier ministre Li Keqiang a dressé le bilan de l’action du gouvernement, mais, fait sans précédent, il s’est abstenu de fixer un objectif de croissance pour cette année. Ou plutôt, pour dire les choses exactement, il s’est trouvé dans l’incapacité de formuler un objectif. En revanche, il a beaucoup insisté sur l’emploi, mentionnant à 39 reprises le maintien de la stabilité sur le marché du travail.
La récession brutale de l’économie chinoise est due en grande partie à la pandémie de Covid-19, mais dans le même temps, les frictions commerciales avec les États-Unis ont freiné les exportations, et la demande en provenance de l’étranger s’en est trouvée affaiblie. En ce qui concerne la demande intérieure à court terme, le ratio de l’épargne des ménages au revenu disponible s’établit à 30 %, ce qui le place au premier plan des facteurs sur lesquels peut s’appuyer la reprise de l’économie. Toutefois, compte tenu de la détérioration de la situation de l’emploi, il serait vain de s’attendre à un rebond avec une courbe en V. L’une des principales raisons en est que, contrairement au Japon, la Chine ne dispose pas d’un système de garantie du crédit pour les petites et moyennes entreprises, si bien que le secteur privé se trouve dans l’impossibilité d’emprunter de l’argent aux banques publiques. Ce facteur aussi contribue à la forte augmentation du taux de chômage.
À l’heure actuelle, le gouvernement chinois fait des efforts pour encourager les entreprises étrangères à investir directement en Chine. Il semble toutefois que nombre de multinationales et autres acteurs privés soient en train de transférer de la Chine vers des pays comme le Vietnam leurs installations de fabrication orientée vers l’exportation. Sans doute ne déplaceront-elles pas hors de Chine les installations de fabrication de produits destinés à la vente sur le marché chinois, mais, avec la restructuration à l’échelle mondiale des chaînes d’approvisionnement, la position de la Chine en tant qu’« usine du monde » risque d’être sérieusement compromise.
Pour finir, j’aimerais aborder la question des relations sino-japonaises. Soucieuse de faire contrepoids à la détérioration de ses relations avec les États-Unis, la Chine cherche à améliorer celles qu’elle entretient avec le Japon. La toute première visite officielle du président Xi au Japon était prévue au début du mois d’avril 2020, mais elle a été reportée en raison du coronavirus. L’éventualité d’une visite vers la fin de l’année reste ouverte, sous réserve d’une décrue du taux d’infection, mais vu la situation à Hong Kong et l’aggravation de la détérioration des relations entre les États-Unis et la Chine, il semble de plus en plus difficile de prévoir une visite pour cette année.
Au point où nous en sommes, il semble improbable que les relations sino-japonaises se détériorent rapidement, mais on peut envisager que l’instabilité de l’environnement global où évolue la Chine s’aggrave et que le risque géopolitique en Asie de l’Est augmente lui aussi. Pour la communauté internationale dans son ensemble, et plus particulièrement pour les pays d’Asie de l’Est, il va devenir de plus en plus important de trouver une façon adéquate de gérer l’élément risque qui s’attache à la Chine.
(Photo de titre : Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, à gauche, lors d’une réunion au sommet entre le Japon et la Chine. Jiji Press)