« Le taux de contamination a des chances de baisser »

— À l’heure actuelle, le nombre des personnes infectées est en train de se multiplier. À votre avis, faut-il craindre une explosion des cas de contamination ?

M.M. Le nombre réel des personnes infectées est indéniablement supérieur à celui des cas confirmés par les tests virologiques (PCR) effectués grâce à un prélèvement par voie nasale. Mais je pense que le taux de contamination a des chances de baisser et qu’il n’y aura pas de croissance exponentielle du nombre des cas. Pendant la première vague de l’épidémie, nous avons réussi à stopper la propagation du virus en limitant nos mouvements dans une proportion de 65 %. Et nous serons en mesure de freiner sa diffusion tant que les gens respecteront les règles de distanciation sociale, qu’ils éviteront les lieux clos et bondés avec des contacts rapprochés, et qu’ils seront capables de s’imposer des restrictions en matière de comportement. Toutefois, si l’on n’effectue pas suffisamment de tests, certains foyers de contamination (cluster) ne sont pas détectés, le virus se propage rapidement dans la population comme dans les pays occidentaux, et l’épidémie continue de plus belle. Heureusement au Japon, la prévalence du Covid-19 est nettement moindre qu’en Occident.

— Au Japon, le niveau de contamination actuel est pourtant plus élevé qu’au moment du pic de la première vague de l’épidémie.

M.M. Les chiffres peuvent paraître inquiétants si l’on s’en tient uniquement au nombre des cas de contamination. Mais au Japon, la prévalence de l’infection et le taux de morbidité, c’est-à-dire de personnes malades, sont beaucoup plus faibles que dans les pays occidentaux. On notera aussi que les prévisions qui voulaient que la seconde vague soit moins forte que la première se sont avérées erronées. Nous avons eu l’illusion que nous avions vaincu l’épidémie alors qu’en fait dans certaines zones, il y avait des foyers de contamination dont nous ignorions l’existence. Ce sont ces clusters associés à la reprise des contacts qui ont donné naissance à la seconde vague. Pour réduire les causes potentielles de contamination, il suffit d’effectuer des tests systématiques et de diminuer le nombre de cas dans les zones en question.

Non à l’état d’urgence, oui aux masques

— Faut-il décréter l’état d’urgence ?

M.M. Non. Ce n’est pas nécessaire. L’état d’urgence a pour effet de contraindre les gens à limiter leurs activités. Mais le décréter à nouveau maintenant aurait des conséquences terribles sur l’économie. Ce n’est pas du tout le moment d’y recourir. Si chacun reste vigilant, le virus ne se propagera pas aussi facilement que cela.

— Le gouvernement japonais vient de lancer la campagne « Go To Travel(*1) » pour redynamiser le tourisme intérieur. Que pensez-vous de cette initiative ? Vous paraît-elle raisonnable ?

M.M. Nous savions depuis le début que la contamination reprendrait avec l’augmentation des mouvements de population. La multiplication des déplacements provoquée par la campagne « Go To Travel » peut aussi bien multiplier le nombre des cas que n’avoir aucune incidence. Tant que les voyageurs respecteront scrupuleusement les directives qu’on a leur données, l’épidémie ne progressera pas facilement.

— La pratique du télétravail s’est généralisée. Pensez-vous que ce soit un moyen efficace pour combattre le Covid-19 ?

M.M. Le télétravail a naturellement contribué à enrayer la propagation du virus. Mais ce n’est pas parce qu’on prend le train pour aller travailler que l’on va forcément être contaminé. Quand nous parlons, nous projetons des gouttelettes dans l’air jusqu’à deux mètres de distance. Toutefois, il suffit de porter un masque pour que 90 % de ces gros postillons soient arrêtés. Notre nez et notre bouche émettent aussi de très petites particules invisibles à l’œil nu sous la forme de microgouttelettes qui restent en suspens pendant 10 à 15 minutes et peuvent être dispersées par des ventilateurs ou supprimées par un système d’aération. Si les trains bondés sont à éviter, il n’y a pas trop lieu de s’inquiéter quand le nombre des passagers est raisonnable. Éviter les heures de pointe peut aussi constituer une stratégie efficace. Quoi qu’il en soit, la pire attitude qu’on puisse adopter en la matière serait d’en arriver à se recroqueviller au point de ne plus bouger.

Pourquoi les tests PCR aléatoires sont inefficaces

— Pensez-vous qu’il faille augmenter le nombre de tests virologiques (PCR) afin d’identifier les lieux où le virus est le plus répandu ?

M.M.  Le nombre des tests PCR effectués est tout à fait insuffisant. A mon avis, il faut le multiplier par dix ou par vingt. Ceci dit, les tests aléatoires ne seront d’aucun effet. À Tokyo par exemple, mieux vaut effectuer de nombreux tests dans les quartiers de Shinjuku, d’Ikebukuro et leurs environs afin de trouver les voies de transmission du coronavirus. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut dépister l’ensemble de la population. Il est préférable de se concentrer sur les zones où c’est nécessaire. Et dans ce contexte, les tests virologiques sont une mesure qui s’impose.

Les tests PCR sont comparables à un instantané dans le domaine de la photographie. Ils donnent une image fixe à un moment précis. Quelqu’un peut être testé négatif un jour et positif le lendemain. La période d’incubation du Covid-19 étant de cinq jours, un résultat négatif ne garantit pas que la personne n’a pas été infectée. Il faut tester de façon fréquente et systématique les populations qui doivent l’être. Dans l’arrondissement de Shinjuku, beaucoup de gens ont recommencé à sortir après un test négatif alors qu’en fait ils étaient porteurs du virus. Il faut absolument effectuer des tests fréquents mais sans pour autant y soumettre toute la population, ce qui de toutes les façons est impossible.

Toutefois comme je n’ai pas cessé de le répéter depuis le début, il vaudrait mieux utiliser des méthodes plus rapides et moins coûteuses de détection des antigènes viraux plutôt que de se fier uniquement aux tests PCR par voie nasale. Il est en effet possible de pratiquer des tests sur des prélèvements de salive, ce qui élimine le risque de contamination dans les centres de dépistage. Les tests salivaires sont un peu moins fiables que ceux pratiqués par la voie naso-pharyngée, mais ils ont l’avantage d’être plus précis quand ils sont effectués sur des individus porteurs de quantités importantes de virus. Les dépistages fréquents et répétés permettent d’éviter la propagation du virus de façon beaucoup plus efficace que les tests PCR isolés.