La solution : passer à un modèle plus durable de société

Compte tenu de cette analyse, quels scénarios pouvons-nous envisager pour l’évolution de la crise au point où nous en sommes ? Aussi optimistes que puissent être nos prévisions, trois crises imminentes se profilent de façon quasiment inéluctable.

La première consiste en une seconde vague du virus lui-même. Le 21 août, lors d’une réunion du groupe de travail du gouvernement sur le coronavirus, des membres de cette commission ont émis l’hypothèse que la seconde vague avait atteint son pic au Japon à la fin du mois de juillet. Je ne suis pas convaincu. Il me semble probable que cette seconde vague pourrait bien se prolonger. Si tel était le cas, les arrêts intempestifs des activités économiques du genre de ceux qui ont été imposés lors de la première vague ne seraient pas viables. D’où l’hypothèse peu réjouissante que la deuxième vague ait un impact encore plus fort que la première sur l’économie.

Ensuite, nous risquons d’entrer, dès la seconde moitié de l’année 2020, dans la « pire récession depuis la Grande Dépression », pour emprunter au Fond monétaire international l’expression qu’il emploie dans les prévisions sur l’économie mondiale qu’il a publiées en juin.

Quant à la troisième des crises qui couvent, c’est la probabilité d’augmentation, due au réchauffement planétaire, de la fréquence des événements climatiques extrêmes et des dommages qu’ils provoquent.

Mais le caractère pratiquement inévitable de cette turbulence ne fait que renforcer l’urgence de concevoir un projet pour surmonter les défis à moyen ou long terme. Je pense quant à moi que la seule forme réaliste que puisse prendre ce projet réside dans un changement de cap spectaculaire, consistant à renoncer à notre modèle de société actuel, fondé sur la production et la consommation de masse, pour nous convertir à un modèle plus durable. Si nous nous contentons de baisser les bras devant le chaos qui s’annonce, sans aucun projet pour en tempérer les effets, le risque existe que nous répétions les erreurs commises au XXe siècle, quand la démagogie et l’absence de vision directrice ont mené à la tragédie de la guerre mondiale.

Les principes généraux pour la conversion à une société durable ont été posés dès 1972, dans un rapport publié par le groupe de réflexion Club de Rome sous le titre « Les Limites de la croissance ». Les propositions fondamentales de ce rapport sont les suivantes : cesser d’accorder à la croissance économique la priorité sur toutes les autres considérations, freiner l’augmentation de la population et réduire la consommation d’énergie et d’autres ressources. Près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la publication de ce rapport, mais ses propositions n’ont jamais trouvé de débouchés concrets. Il est temps désormais de relever le défi et de s’attaquer enfin aux questions qui se posent.

Un retour à des valeurs considérées jadis comme allant de soi

Il me semble que beaucoup de Japonais sont en train de prendre conscience que les choses ne peuvent pas continuer sur cette lancée. Certains ont fait les premiers pas sur le chemin qui mène à une société durable. Avec la pandémie, l’habitude de cuisiner à la maison a fait un retour massif, et de plus en plus de gens se mettent à cultiver leurs propres légumes. On enregistre une très forte augmentation du nombre des citadins qui envisagent d’aller vivre dans un environnement plus rural. Je ne suis pas en train de suggérer que nous devrions inverser totalement le processus de mondialisation de d’économie entamé il y a plusieurs décennies, mais il ne fait pas de doute que le moment est venu d’amorcer un rétropédalage en ce qui concerne le déplacement rapide et à grande échelle des personnes et des biens. Nous avons besoin d’un nouveau modèle économique, fondé sur le principe d’une production et d’une consommation aussi locales qu’il se peut.

Nous devons en particulier renforcer notre autosuffisance alimentaire. En termes de calories, le Japon ne produit aujourd’hui que 37 % de la nourriture qu’il consomme. Ce piètre résultat est le fruit d’une politique axée simultanément sur l’exportation de produits industriels fabriqués en série et sur une importation massive dans les secteurs de l’agriculture, de la foresterie et de la pêche. Si ces importations venaient à se tarir, il est clair que le pays se trouverait immédiatement plongé dans une sévère pénurie alimentaire. La politique agricole du Japon va dans le sens de la globalisation, notamment en encourageant les exportations de produits agricoles haut de gamme. La crise actuelle doit être considérée comme une opportunité de tourner le dos à cette politique, et de chercher plutôt à produire localement la plus grosse part possible des aliments que nous consommons. Il faudra pour cela offrir un soutien sans faille à tous les acteurs du secteur agricole, petits exploitants y compris, ainsi qu’une assistance aux nouveaux entrants dans le secteur.

Un bon exemple de ce qui peut être fait nous est fourni par la ville d’Isumi, dans la préfecture de Chiba, où les autorités locales ont décidé que les déjeuners servis dans les cantines de toutes les écoles primaires et secondaires de la ville n’utiliseraient plus d’autre riz que le riz biologique produit localement. La culture du riz biologique dans cette région n’a commencé qu’en 2013, avec seulement trois agriculteurs engagés dans cette activité. À l’époque, la surface de rizières était limitée à environ 0,2 hectares, avec une production totale ne dépassant pas 0,24 tonnes. Mais ces chiffres ont augmenté régulièrement d’une année sur l’autre. En 2017, 23 agriculteurs, exploitant 14 hectares, ont récolté 50 tonnes de riz, plus qu’il n’en fallait pour subvenir à la demande de 42 tonnes correspondant à l’alimentation des 2 300 élèves des écoles publiques de la ville.

Outre qu’il a réduit le gaspillage alimentaire dû aux restes laissés par les enfants des écoles, le passage au riz biologique a eu un effet salutaire sur leur éducation nutritionnelle et diététique. Bien sûr, l’intégration du Japon dans les systèmes économiques mondialisés est telle qu’il ne serait pas raisonnable d’attendre de lui qu’il se transforme du jour au lendemain en un pays autosuffisant qui produit et consomme localement. Mais la seule façon d’avancer consiste à mettre un frein à la marche actuelle des choses et à prendre un nouveau départ, en nous forgeant une vision claire de la politique à adopter et en la mettant en œuvre pas à pas.

Le moment est venu de réexaminer notre façon de vivre. Yamashita Sôichi, un agriculteur et écrivain vivant dans la préfecture de Saga, a écrit que « l’infection au coronavirus a été fortement concentrée dans les grandes villes ; on a enregistré beaucoup moins de cas dans les bourgs et les villes régionales, et pratiquement aucun dans les villages agricoles. La confusion et la tourmente provoquées par la pandémie nous ont remémoré la sûreté et la sécurité de la vie à la campagne et la solidité des fondations dont nous disposons en termes de production et de possession de nos propres aliments. »

En fait, une étude publiée en juin par le Bureau du Cabinet nous apprend qu’environ une personne sur quatre ayant fait l’expérience du travail à la maison a déclaré qu’elle était de plus en plus intéressée par l’idée d’aller vivre hors des villes. Nous devons porter un nouveau regard sur les valeurs inhérentes aux modes de vie considérés jadis comme allant de soi dans le monde entier, inhérentes à une vie où les gens naissent, grandissent, vivent et travaillent dans la sécurité, jouissent d’une vieillesse paisible après la retraite, et achèvent leur vie avec le soutien des collectivités dans lesquelles ils ont grandi. La pandémie nous demande instamment de réexaminer nos modes de vie et les valeurs selon lesquelles nous souhaitons vivre nos vies.

(Photo de titre : rizières à Isumi, préfecture de Chiba. Photo de l’auteur)