Le Japon sur tous les fronts

Après la guerre, les cinq pays ont conclu le traité UKUSA qui garantissait la protection des informations, en analysant et en partageant celles relevant du domaine militaire ainsi que du terrorisme obtenues par le réseau « Echelon » d’interception des communications mis en place dans le monde, à l’origine pour surveiller l’Union soviétique. La Guerre froide terminée, le focus a été placé sur la surveillance du terrorisme international et depuis 2009, sur celle de la Russie et de la Chine. Ces dernières années, la coopération avec le Japon progresse.

Le réseau a accumulé les échanges d’informations en envoyant aussi des officiers de liaison. Depuis début 2018, le Japon participe à une structure de partage des informations avec l’Allemagne et la France, car les trois pays ont toujours à l’esprit le risque de cyberattaque chinoise. Sur le plan de la défense spatiale, le Japon a participé pour la première fois en octobre 2018 à un exercice de simulation multi-pays, organisé par l’US STRATCOM. Depuis 2019, il coopère militairement, dans le domaine maritime, avec la France et la Corée du Sud, pour surveiller la Corée du Nord. Avec les États-Unis et le Royaume-Uni, il dénonce les transferts de navire à navire de cargos nord-coréens.

Les conséquences d’une diplomatie chinoise à la « Wolf Warrior »

Suite à la crise du coronavirus et à la situation hongkongaise, le Five Eyes a adopté une posture de confrontation renforcée face à la Chine, en élargissant leur solidarité sur le plan économique et politique, notamment par la fourniture mutuelle de terres rares et de produits médicaux, ou encore en élaborant des mesures coordonnées pour exprimer leur opposition à ce qui se passe à Hong Kong.

Mais le fossé qui existe entre les États-Unis d’une part, et l’Allemagne et la France de l’autre, à propos de sujets comme la répartition appropriée des coûts entraînés par l’OTAN, va grandissant, et au Royaume-Uni, l’idée que le Japon doit s’opposer à la Chine en tant sixième membre des Five Eyes dans une solidarité est devenue dominante. L’Australie, qui y est aussi favorable, propose la création d’une nouvelle sphère de libre-échange dans le Pacifique. Dans un rapport de la Chambre américaine des Représentants, le Japon apparaît comme un partenaire de la mise en commun des informations sur le même plan que les Five Eyes, et les États-Unis sont aussi d’accord pour que le Japon devienne le sixième membre. On peut probablement dire que la diplomatie chinoise à la « Wolf Warrior » [du nom du film d’action chinois sorti en 2015], dopée à la testostérone, est en train de pousser la transformation du Five Eyes en Six Eyes...

Le Japon tenait une alliance avec la Grande-Bretagne avant la Première Guerre mondiale. Apres le second conflit, il a en conclu une avec les États-Unis. Il partage ainsi avec les autres nations maritimes les valeurs de la démocratie et du libre-échange, et par conséquent, rejoindre les pays qui forment les Five Eyes semble couler de source.

Préparer dès à présent la participation au Five Eyes en renforcant les structures existantes

Satô Masaru, ancien analyste du ministère des Affaires étrangères, estime que dans le cadre de la loi actuelle de protection des secrets d’État, le secrétariat pour la sécurité nationale pourrait fournir aux cinq pays des Five Eyes des informations sur la base d’une collecte et d’une analyse des informations publiées dans les journaux et les autres publications japonaises. Toutes ces données, que l’on appelle dans le langage du renseignement de « l’OSINT « (pour open source intelligence, c’est à dire des informations d’accès libre) pourraient être résumées en collective intelligence (ou informations de coopération), puis être traduites en anglais. Les États-Unis et le Royaume-Uni accordent une grande valeur aux informations d’ordre militaire sur la Russie et la Chine, ou encore la Corée du Nord recueillies par le Ministère de la défense, et aux informations liées au terrorisme dont l’Agence d’investigation de sécurité publique s’occupe.

Satô Masaru explique donc que renforcer la structure existante de diffusion des informations serait de loin la méthode la plus réaliste et peu coûteuse. (Voir notre article lié : La communication publique en tant qu’outil de politique étrangère : leçons de l’Iran et de la Corée du Nord pour le Japon)

Comme je l’ai écrit plus haut, Kôno Tarô, alors ministre de la Défense, s’était déclaré partant à la participation du Japon dans le Five Eyes. Plus précisément, il a expliqué que si le pays continuait de façon permanente à échanger des informations avec cette structure, comme il le fait actuellement, le Japon pourrait devenir tout naturellement le « sixième œil » du Five Eyes, sans avoir besoin de signer un quelconque traité de formalité.

Il n’y a aucune raison de refuser cette invitation venant de grandes nations établies du renseignement. Il faudrait commencer au plus vite les préparatifs sur la base de ce qui existe déjà, et rejoindre cette alliance anglo-saxonne. Je voudrais que la Chine, qui se conduit agressivement, soit maîtrisée en suivant l’approche de « paix dynamique » lancée par l’ancien Premier ministre Abe Shinzô, en montrant clairement que le Japon fait partie du camp partisan du libéralisme.

(Photo de titre : le 8 février 2020, Motegi Toshimitsu, ministre des Affaires étrangères, serre la main de son homologue britannique, Dominic Raab, à la résidence Iikura, dans l’arrondissement de Minato à Tokyo. Kyodo News)