Le 28 août 2020, le Premier ministre japonais Abe Shinzô a annoncé qu’il avait décidé de démissionner en raison de problèmes de santé. Suga Yoshihide, actuellement secrétaire général du Cabinet, semble avoir de plus en plus de chances de lui succéder. Il a d’ailleurs posé officiellement sa candidature au poste de président du Parti libéral-démocrate (PLD) le 2 septembre dernier. Dans le même temps, l’accès au sommet du pouvoir paraît échapper à Ishiba Shigeru, ancien secrétaire général du PLD, en dépit de la popularité dont il jouit parmi les membres de son parti. Un journaliste politique nous en parle.
Ishiba Shigeru, l’ennemi juré d’Abe Shinzô
Dans le monde politique japonais, les mesures à prendre et les programmes n’ont pas la priorité. Et les débats auxquels ils donnent lieu ne sont qu’un leurre. Le véritable moteur de l’activité politique ce sont les goûts et les aversions personnelles ainsi que les intérêts des politiciens, des partis et des clans. En réalité, ce qui est bon ou mauvais pour la nation et le peuple ne joue pas un rôle fondamental.
Abe Shinzô déteste Ishiba Shigeru, tout comme Asô Tarô, vice-Premier ministre du Japon. Les deux hommes se sont sentis insultés le jour où l’ancien secrétaire général du PLD leur a demandé de démissionner et ni l’un ni l’autre ne sont du genre à oublier un pareil affront. Abe Shinzô ne pardonne jamais à ceux qui l’ont traité de haut, même quand il s’agit d’une affaire mineure. Quand son père Abe Shintarô (1924-1991) était ministre des Affaires étrangères de 1982 à 1986, il lui a servi de secrétaire personnel et il s’est fait maltraiter par les fonctionnaires du ministère. Et il en a gardé une aversion pour les bureaucrates que l’on retrouve encore à l’heure actuelle dans son attitude vis-à-vis des mandarins du ministère des Finances.
Cependant, Abe Shinzô a fini par faire confiance à des fonctionnaires du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) et de l’Agence nationale de la police (NPA) avec lesquels il n’avait eu que peu de relations jusque-là. Et ceux-ci ont pris le contrôle du Bureau du Premier ministre. Imai Takaya qui a débuté sa carrière au METI a accédé au poste de premier secrétaire avant d’occuper celui de conseiller spécial du Premier ministre. Et Sugita Kazuhiro, ancien membre de la NPA, est devenu sous-secrétaire en chef du Cabinet. Ces deux personnages particulièrement puissants font régner leur loi sur le personnel des ministères et des agences du gouvernement.
Si Abe Shinzô ne pardonne jamais à ceux qui se sont attirés son inimitié, il fait tout ce qu’il peut pour les gens qu’il a eu l’occasion d’apprécier, y compris une fois qu’ils ont quitté leur poste. C’est pourquoi tous les fonctionnaires à son service sont des béni-oui-oui et les journalistes chargés de le suivre, toujours attentifs au point de vue de son gouvernement.
Suga Yoshihide, l’homme derrière le retour d’Abe Shinzô au pouvoir
En 2007, Abe Shinzô avait déjà démissionné du poste de Premier ministre qu’il occupait depuis un an à cause de la colite ulcéreuse dont il souffre encore aujourd’hui. J’avais alors été contacté par son bureau en vue d’un éventuel entretien avec lui. Nous nous sommes donc retrouvés tous les deux dans un petit restaurant traditionnel du quartier d’Akasaka, à Tokyo. Je crois que ce devait être juste après sa sortie de l’hôpital de l’Université Keiô. Il avait les traits tirés. Je ne me souviens pas qu’il m’ait dit quelque chose de particulièrement important, mais il m’a écouté avec attention quand je lui ai dit en guise d’encouragement : « Être contraint de quitter ses fonctions par la maladie n’est pas chose facile, mais si vous continuez patiemment votre action en tant qu’homme politique, une voie s’ouvrira forcément devant vous. »
Je n’imaginais pas qu’Abe Shinzô redeviendrait Premier ministre dès le 26 décembre 2012 et encore moins qu’il battrait le record du nombre de jours consécutifs passés à la tête du gouvernement le 24 août 2020. Mais Suga Yoshihide a pris quant à lui la résolution de le pousser vers le sommet de l’État. Je lui ai fait savoir clairement que je n’étais pas d’accord. « Aucun homme politique ne peut redevenir Premier ministre après avoir démissionné de cette façon. Et mieux vaut éviter de toute tentative stupide. » À quoi il m’a rétorqué : « Vous ne connaissez pas les formidables capacités et le charisme d’Abe Shinzô en tant que leader. »
En voyant Abe Shinzô à la télévision lors de la conférence de presse qu’il a donnée à l’occasion de sa seconde démission, je me suis dit que c’était la première fois qu’il s’exprimait spontanément, avec ses propres mots. Il n’a pas utilisé le prompteur installé devant lui et il n’a pas non plus cherché à faire une démonstration de force. Un des personnages les plus importants du Parti libéral-démocrate a dit pour sa part que l’état de santé du Premier ministre devait expliquer ses réponses abruptes aux questions posées des membres de l’opposition à la Diète.