Une mise en scène parfaite pour préparer sa succession
L’annonce de la démission d’Abe Shinzô a dû paraître totalement improvisée alors qu’en fait elle était admirablement planifiée. Elle est en effet venue à point nommé pour favoriser le successeur de son choix. Après les deux longues séries d’examen qu’il a subies à l’hôpital de l’Université Keiô, les spéculations à propos d’une éventuelle rechute du Premier ministre et de sa possible démission avant la fin de l’année 2020 allaient bon train dans le monde politique. L’hebdomadaire Shûkan Bunshun, la seule presse écrite japonaise à avoir une influence sur la vie politique du pays, a affirmé qu’à cause de « la rechute d’Abe Shinzô, Suga Yoshihide lui succéderait sans doute à la tête du gouvernement et qu’il gèrerait la crise du coronavirus ». Mais on pensait encore que la conférence de presse du 28 août serait uniquement consacrée à l’état de santé du Premier ministre et à l’épidémie de Covid-19.
Abe Shinzô a pris la décision de démissionner seul. Rien ne prouve qu’il ait consulté qui que ce soit avant de l’annoncer. L’agenda du Premier ministre pour les mois de septembre et d’octobre est particulièrement chargé avec notamment l’assemblée générale des Nations unies à New York, un remaniement du Cabinet, l’ouverture de la session extraordinaire d’automne de la Diète et la suite des mesures contre le Covid-19. Et le processus de transmission du pouvoir à son successeur doit s’inscrire dans ce contexte bien rempli. Plutôt que d’organiser une élection du nouveau président du PLD impliquant tous les élus et les membres du parti, il aura sans doute recours à un scrutin simplifié où seuls les parlementaires et les représentants au niveau des sections des préfectures seront consultés. La crise sanitaire provoquée par le coronavirus devrait suffire à faire taire ceux qui ne seraient pas d’accord.
En annonçant sa démission d’une façon aussi soudaine, Abe Shinzô a déclenché une onde de choc derrière laquelle se cachait sa rancœur contre Ishiba Shigeru et sa ferme volonté de l’empêcher de lui succéder. Dans un premier temps, il a pensé à Kishida Fumio pour le remplacer. Mais il n’ignorait pas que si ce dernier était confronté à Ishiba Shigeru lors d’une élection impliquant les membres de base du parti, il aurait de grandes chances d’être battu. Pour être sûr d’évincer son ennemi juré, le Premier ministre n’a donc pas eu d’autre choix que Suga Yoshihide présenté comme le fer de lance de la continuité dans la lutte contre le Covid-19. Le candidat favori d’Abe Shinzô est capable de reprendre en souplesse les rênes de l’administration et il est parfaitement au courant des mesures mises en œuvre dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. S’il reste en fonction jusqu’à l’automne 2021 où le mandat de président du PLD d’Abe Shinzô devait prendre fin, on pourra considérer son passage au pouvoir comme un prolongement du gouvernement en place.
La stratégie de la continuité
Koga Makoto, un des membres les plus influents du PLD, est en principe un des grands partisans de Kishida Fumio. Mais il semble avoir été déçu par son poulain et se trouver depuis peu en bons termes avec Suga Yoshihide qui par ailleurs entretient d’excellentes relations avec Nikai Toshihiro, le secrétaire général du Parti libéral-démocrate. Suga Yoshihide n’appartient à aucun clan du PLD, ce qui joue en sa faveur. S’il réussit à obtenir l’appui du clan Hosoda – dont fait partie Abe Shinzô – et celui des clans Asô, Kishida et Takeshita, il se retrouvera très vite à la tête d’un nouveau gouvernement. Et s’il doit y rester seulement une année, il pourrait aussi bénéficier de l’aval de Kishida Fumio.
La grande inconnue, c’est ce que va faire Asô Tarô, avec lequel Suga Yoshihide ne s’entend pas particulièrement bien. À l’intérieur de son clan, le vice-Premier ministre est confronté à un véritable casse-tête en la personne de Kôno Tarô qui pourrait fort bien décider de se présenter à l’élection à la présidence du PLD et diviser sa propre faction. On peut toutefois espérer qu’il s’en abstiendra étant donné qu’il est, comme Suga Yoshihide, le représentant d’une circonscription de la préfecture de Kanagawa.
Au bout du compte, la stratégie d’Abe Shinzô revient à maintenir en l’état la plateforme politique sur laquelle repose son gouvernement en changeant seulement l’homme qui est à sa tête.
Suga Yoshihiro est né en 1948, dans la préfecture d’Akita. À la fin de ses études secondaires, il est allé à Tokyo où il a suivi les cours du soir de l’Université Hôsei tout en travaillant le jour dans une fabrique de cartons. Après avoir rencontré le président de la Chambre des représentants Nakamura Umekichi, lui aussi diplômé de l’Université Hôsei, il a été le secrétaire d’Okonogi Hikosaburô, un membre du clan de Nakasone Yasuhiro (1918-2019). Il a ensuite apporté son soutien à un autre diplômé de l’Université Hôsei, à savoir Suzuki Naomichi, gouverneur de l’île de Hokkaidô. Cette façon de nouer des liens solides fondés sur la loyauté est emblématique du style politique de Suga Yoshihide, un style qui rappelle à bien des égards celui de son mentor Kajiyama Seiroku (1926-2000).
Un homme politique au parcours singulier
Suga Yoshihide est l’homme qui a orchestré le retour au pouvoir d’Abe Shinzô et l’a soutenu fidèlement en battant le record de longévité au poste de secrétaire général du Cabinet. Il semble tout désigné pour lui succéder à la tête du gouvernement. Contrairement à celui des innombrables politiciens japonais issus des élites du pays, son parcours est tout à fait singulier et il rappelle étrangement celui du légendaire Tanaka Kakuei (1918-1993), lui aussi d’origine très modeste.
Dans moins d’un an, la Chambre des représentants sera dissoute et les électeurs appelés aux urnes. Une victoire lors de ce scrutin pourrait valoir à Suga Yoshihide un véritable mandat de Premier ministre après un passage « provisoire » à la tête du gouvernement.
(Photo de titre : à gauche Suga Yoshihide, secrétaire général du Cabinet ; à droite, Ishiba Shigeru, ancien secrétaire général du PLD. Jiji Press)