Une équipe composée d’étudiants et de techniciens japonais, chinois et taïwanais s’est attelée à la tâche de redonner vie à une statue bouddhique vieille de 13 siècles en créant une nouvelle version parée de tout l’éclat des couleurs originelles. Le projet est une grande réussite en partie grâce à l’étonnante conservation des statues bouddhiques au Japon.
Des objets bouddhiques enterrés en Chine et un art transmis au Japon
Le bouddhisme, arrivé en Chine par les régions occidentales de ce pays, y a connu, selon les dynasties au pouvoir, des phases de grande popularité et de persécution à grande échelle. La dernière vague de répression orchestrée du bouddhisme remonte à la Révolution culturelle de 1966-1976. Mais au cours des dernières décennies, à mesure que les progrès économiques fulgurants de la Chine alimentaient un développement urbain d’ampleur nationale, un grand nombre de biens culturels bouddhiques ont été exhumés en parfaite condition, grâce à la protection que leur avait fournie la terre dans laquelle ils reposaient.
En ce qui concerne les peintures murales enfouies dans les déserts de Chine, par exemple à Dunhuang, le Japon dispose des procédés et des experts nécessaires à leur restauration, grâce aux efforts de Hirayama Ikuo, le défunt président de l’Université des arts de Tokyo. Mais dans les domaines de la recherche sur les techniques artistiques classiques et les méthodes de restauration du patrimoine culturel sculpté, les carences flagrantes de la Chine en termes d’expérience et d’experts sont devenues problématiques.
Le Japon a une histoire différente. Situé aux confins de l’Asie de l’Est, le pays a transformé, et dans le même temps préservé et transmis aux générations successives, une culture qui arrivait d’outre-mer sur son rivage. Cette œuvre de conservation et de restauration a traversé les âges, perpétuée sans interruption par les artisans japonais.
Au Japon, la séparation, entérinée par une ordonnance prise la première année de l’ère Meiji (1868), entre le culte shintô et le bouddhisme importé a soulevé une tempête d’hostilité au bouddhisme. En imposant officiellement leur séparation, cet arrêté mettait un terme à plus d’un millénaire de syncrétisme entre les deux croyances. Mais le tout nouveau gouvernement de Meiji n’avait pas l’intention d’abolir le bouddhisme.
Au bout de trois ans, l’ordonnance a fait l’objet d’une révision, suivie de la mise en place d’une politique de protection des biens culturels bouddhiques du pays, définis comme une partie intégrante de l’identité japonaise. Grâce à cet épisode de son histoire, le Japon regorge aujourd’hui d’objets artisanaux hérités de pratiquement toutes les époques qui ont jalonné les 1 500 ans et plus écoulés depuis l’arrivée du bouddhisme dans ce pays. Et le Japon a hérité des technologies et des techniques propres à ces objets d’art. En ce sens, le Japon est un précieux réservoir de ces trésors. L’École des beaux arts de Tokyo a été conçue et créée en 1887 par Okakura Kakuzô pour former des gens à la maîtrise de ces techniques au sein du système éducatif modernisé du Japon. L’École est entre-temps devenue la Faculté des beaux-arts de l’Université des arts de Tokyo, à laquelle appartient notre équipe.
Le modelage de l’argile au VIIIe siècle
Environ 90 % des sculptures bouddhiques arrivées au Japon à partir du VIe siècle sont en bois. Mais à l’ère Tenpyô (729-749), la production de statues en bois s’est pratiquement tarie et les statues en bronze doré, en laque séchée et en argile sont devenues la norme. Ce changement s’explique par la volonté de la cour impériale de mettre fin à l’influence de la péninsule coréenne et de transplanter la culture de la Chine des Tang dans l’Archipel sous une forme plus directe. Les procédés employés pour la fabrication des statues en laque séchée et des statues en argile étaient les plus populaires et les plus admirés en Chine méridionale sous la dynastie des Tang (618-907).

La laque est un produit de la culture du bassin du fleuve Yang-Tsé, une zone caractérisée par l’entrelacement des réseaux fluviaux et des forêts qui recouvrent une grande partie de la Chine méridionale. Le modelage à l’argile utilise les mêmes techniques sculpturales que la fabrication des murs en terre glaise. Pour faire une statue en argile, on érige une baguette en bois autour de laquelle on enroule de la paille, puis on ajoute une couche médiane de terre brute, et enfin la couche de terre fine qui servira à achever la sculpture. La terre collante, riche en matière organique, convient bien pour cette technique. Comme ce genre de terre provient des rizières, la sculpture qui lui est associée entretient un lien étroit avec la culture rizicole du Jiangnan (une région du sud du fleuve Yang-Tsé).
Une fois achevé le modelage, on y applique une couche de plâtre ou de laque pour imperméabiliser l’argile. Après quoi on dissout des pigments minéraux dans de la colle pour obtenir les couleurs brillantes qu’on applique sur la statue. Contrairement à la sculpture occidentale, où le bronze vient se substituer à la terre, l’argile modelée constitue la version finale des statues classiques sozô. Mais au Japon, vu l’abondance des pluies et la fréquence des séismes, la préservation des statues en argile laisse à désirer quel que soit le nombre des couches imperméables dont elles sont revêtues. C’est pour cette raison que les statues en argile ont connu un déclin rapide au Japon à partir de l’époque de Heian (794-1185), et que le bois s’est massivement substitué à l’argile pour la fabrication des statues bouddhiques.


