Le mutisme est sa grande compétence

En fait, le seul grand talent de Suga Yoshihide en tant qu’homme politique se résume à son mutisme. Ce silence a d’ailleurs quelque chose d’effrayant quand on pense à la quantité d’informations qui lui parviennent par le biais de l’administration et des réseaux d’information privés. Ceux qui l’ont rencontré ont eu l’impression qu’il est au courant de tout et agit avec la plus grande circonspection. Du fait qu’il a occupé pendant près de huit ans le poste de secrétaire général du Cabinet de l’ancien Premier ministre Abe Shinzô, on considère qu’il connaît parfaitement les rouages du gouvernement en matière d’information et qu’il n’ignore rien des problèmes personnels de ses membres.

Le caractère peu loquace de Suga Yoshihide et son accès privilégié à l’information ont grandement contribué à son ascension au poste de Premier ministre. Du temps où il était secrétaire général du Cabinet, il a toujours fait preuve d’une très grande condescendance lors des conférences de presse, sans chercher vraiment à s’adresser au public. Et maintenant qu’il est chef du gouvernement, on voudrait que tout d’un coup il s’affirme comme un excellent communicateur. Mais c’est absolument impossible !

Le rôle crucial des rédacteurs de discours

Les dirigeants du monde entier font volontiers appel à un rédacteur pour écrire leurs discours alors qu’au Japon, c’est une pratique très peu courante. On ne sait pas exactement ce qu’il en a été pour Donald Trump, si célèbre pour ses tweets imprévisibles. Mais avant lui, la Maison Blanche a employé une dizaine de rédacteurs de discours avec un salaire tout à fait conséquent.

Au Japon, les allocutions du Premier ministre sont en général écrites par des fonctionnaires essentiellement chargés de rédiger les déclarations destinées à la Diète. Ces textes ne sont pas censés toucher la population ni présenter une vision particulière des choses. Bien au contraire. Ils doivent avant tout laisser une impression de dignité et de sagacité en incluant notamment des citations de grands écrivains. C’est le cas aussi bien du discours politique prononcé chaque année par le Premier ministre lors de la première session ordinaire de la Diète que du discours de politique générale qu’il adresse à l’assemblée japonaise avant chaque session extraordinaire.

Aux États Unis, tout le monde sait que le discours inaugural du président est écrit par un rédacteur. Mais son contenu n’en réussit pas moins à émouvoir ceux qui l’entendent. La preuve c’est qu’au Japon, beaucoup se souviennent encore des mots prononcés par John F. Kennedy alors que pratiquement personne ne garde en mémoire les paroles d’un Premier ministre japonais. L’Archipel semble être un pays où l’on n’accorde pas d’importance aux liens étroits qui unissent la politique et les mots.

Un problème de fond qui ne date pas d’aujourd’hui

Pour ma part, je considère « Les enseignements du vieil homme des provinces du Sud » (Nanshûô ikun) de Saigô Takamori (1828-1877), un des artisans de la Restauration de Meiji, comme l’ouvrage qui décrit le mieux la façon dont les dirigeants doivent se comporter dans la vie. J’en distribue souvent des copies quand j’assiste à des réunions d’hommes politiques. Je prends toujours le soin d’y joindre une traduction en japonais moderne pour faciliter la lecture de ce document écrit dans une langue difficile à comprendre aujourd’hui. Mais je ne crois pas que beaucoup prennent pour autant la peine de lire ce texte remarquable. Suga Yoshihide n’est donc vraiment pas le seul à mériter des critiques.

Pour conclure, je voudrais mentionner une phrase tirée de « S’aider soi-même » (Self-Help), un traité publié en 1859 par l’écrivain et réformateur écossais Samuel Smiles (1812-1904). « Le gouvernement d’une nation n’est souvent rien d’autre que le reflet des individus dont elle se compose. » Cette citation me paraît particulièrement pertinente à propos de l’Archipel. Au fond, le problème auquel est confronté le Japon, c’est celui d’un manque à la fois de formation, non pas des hommes politiques mais du peuple tout entier, et de discernement quand il s’agit de prendre les mesures qui s’imposent en tant que nation.

(Photo de titre : le Premier ministre japonais Suga Yoshihide sur un écran en plein air du quartier de Shinjuku, à Tokyo, au moment où il est en train d’annoncer le retour de l’état d’urgence, le 7 janvier 2021. Jiji Press)