La Grande-Bretagne et le Japon ont des besoins de défense similaires

Ce récent rapprochement nippo-britannique en matière de sécurité s’explique par la combinaison de plusieurs facteurs. En premier lieu, les menaces croissantes de la Corée du Nord et de la Chine sur la sécurité dans la région. Selon un rapport de septembre 2020 du département américain de la Défense, la marine chinoise serait maintenant supérieure en taille à celle des États-Unis. Pour Tokyo, la coopération en matière de sécurité avec la Grande-Bretagne permet deux choses : renforcer sa capacité de dissuasion, tout en réduisant sa forte dépendance à l’égard des États-Unis, seul allié officiel de l’Archipel.

Déjà avant l’accord de 2017, le Premier ministre japonais de l’époque, Abe Shinzô, avait assoupli les contraintes liées à la Constitution du pays, qui entravaient la coopération militaire japonaise, notamment les exportations et importations d’armes et la participation à l’autodéfense collective. « En ce qui concerne la défense collective, le Japon peut désormais venir en aide à son allié, ce qui n’était pas possible auparavant », synthétise Ian Neary.

Pour la Grande-Bretagne, qui multiplie les initiatives pour renforcer les liens économiques avec la région Indo-pacifique depuis le Brexit en 2016, la défense des voies maritimes de la région est devenue une priorité de la plus haute importance. Bien sûr, l’Union européenne a elle aussi un intérêt économique à maintenir ces voies ouvertes. Pour John Hemmings, concentrer sa puissance navale sur la défense des routes commerciales européennes de Suez à Singapour et augmenter la part de responsabilité de l’Allemagne en Europe de l’Est serait une bonne stratégie pour Londres.

Plus généralement, John Hemmings cite les propos de Simon Chelton, ancien attaché de défense britannique à Tokyo. « La Grande-Bretagne et le Japon ont des besoins de défense fondamentaux similaires, en tant que nations insulaires entretenant des liens étroits avec les États-Unis dans le domaine de la défense, avec des budgets plus ou moins égaux dans ce domaine, et des besoins également très similaires notamment en équipements maritimes et aériens. »

Le déploiement historique du groupe aéronaval Carrier Strike Group

Le 22 mai 2021, le porte-avions HMS Queen Elizabeth (celui que le ministre de la Défense Onodera avait visité en décembre 2017) est parti de Portsmouth, sa première traversée en tant que fleuron du groupe aéronaval britannique Carrier Strike Group. Déployé pendant 28 semaines, le Carrier Strike Group traversera le canal de Suez et visitera une quarantaine de pays, en route vers la mer de Chine méridionale et les eaux entourant le Japon, notamment les îles Senkaku. Pour le Premier ministre britannique Boris Johnson, il s’agit du « déploiement le plus ambitieux du Royaume-Uni ces vingt dernières années ».

Le 19 janvier 2021, le ministère de la Défense des États-Unis a annoncé que la marine et le corps des Marines américains participeraient à un groupe d’attaque de porte-avions dirigé par le HMS Queen Elizabeth. Des chasseurs furtifs F-35B du Corps des Marines se sont joints au Queen Elizabeth pour le déploiement du groupe dans le Pacifique de l’ouest. L’USS The Sullivans, un destroyer à missiles guidés de système Aegis de la marine, participera également à cette mission. L’objectif de ce groupe aéronaval est de montrer l’étroite coopération régionale qui lie les États-Unis et la Grande-Bretagne, face à une Chine qui s’affirme toujours plus dans le domaine militaire.

Et le déploiement à long terme du Carrier Strike Group britannique dans le Pacifique de l’ouest fera d’une pierre deux coups ; il renforcera la coopération en matière de défense entre la Grande-Bretagne et ses partenaires en Asie, notamment le Japon, allégeant le fardeau des États-Unis, un allié avec lequel la Grande-Bretagne entretient une « relation spéciale » — une faveur que Washington gardera probablement à l’esprit. Mais plus que tout, ces exercices et manœuvres conjoints auxquels participent les forces japonaises, américaines et britanniques renforceront considérablement la capacité de dissuasion et la sécurité nationale du Japon.

En 1971, la Grande-Bretagne retire ses troupes basées dans le golfe Persique et l’océan Indien. Deux ans plus tard, en 1973, elle devient membre de la Communauté économique européenne (CEE), à laquelle succédera l’Union européenne (UE). C’est là qu’elle commence à élaborer une politique étrangère basée sur son appartenance à l’UE et sur ses relations solides avec les États-Unis. En 2016, le peuple britannique a voté par référendum sa sortie du bloc européen. Londres s’est alors empressé de revenir vers l’Asie. Alors que la Grande-Bretagne orchestre son retour à « l’est de Suez », elle est accueillie chaleureusement par le Japon, qui s’imposé comme un partenaire clé dans la région.

L’idée que la grande puissance navale de la Grande-Bretagne retrouve sa superbe dans la région Indo-pacifique, et redevienne de facto un allié du Japon, ravirait certainement le maréchal-amiral Tôgô Heihachirô.

(Photo de titre : de gauche à droite, le secrétaire britannique à la Défense Gavin Williamson, le ministre japonais de la Défense Onodera Itsunori, le ministre japonais des Affaires étrangères Kôno Tarô. et le secrétaire britannique aux Affaires étrangères Boris Johnson examinent des documents historiques relatifs à l’Alliance anglo-japonaise et à la guerre russo-japonaise, lors de la troisième rencontre « deux plus deux » des ministres des Affaires étrangères et de la Défense Japon — Royaume-Uni dans le quartier de Greenwich, à Londres, le 14 décembre 2017. © AFP/Jiji. Les photos de l’article ont été prises par l’auteur lui-même Okabe Noboru ; avec l’aimable autorisation du National Maritime Museum, Greenwich)