L’altruisme a-t-il de mauvais côtés ?

Itô a passé l’année dernière à étudier le concept d’altruisme au Centre de recherche sur l’avenir de l’humanité.

« Toutefois, plutôt que de nous consacrer à la promotion de l’altruisme, nous avons axé notre recherche sur les mauvais aspects du comportement altruiste, dans l’idée d’établir quelles actions sont véritablement bénéfiques. »

« En ce qui concerne le handicap, notre première réaction instinctive nous porte souvent à tendre la main pour aider une personne en difficulté. Aussi altruiste que cela semble, il n’est pas certain que cela serve au mieux les intérêts de la personne concernée. Il existe une tendance à l’interaction sur le mode de la transmission, en imposant à la personne handicapée l’idée que celle qui aide se fait de la meilleure façon d’agir, dans l’espoir d’obtenir de la reconnaissance. Mais ce n’est pas de l’altruisme. »

Elle pense que l’altruisme consiste à créer de l’espace. « Il consiste à offrir une plus grande marge de manœuvre, y compris dans le temps, lorsqu’on interagit avec quelqu’un. Plutôt que de vouloir exercer un contrôle sur l’autre pour l’amener à se conformer à nos plans, il conviendrait de lui laisser de l’espace pour réaliser son potentiel. En cours de route, nos perspectives et nos attitudes personnelles changent elles aussi. Je pense que l’altruisme est une relation dans laquelle la partie qui agit expérimente elle aussi un changement. »

Lorsqu’on aide quelqu’un, par exemple, nous recevons des informations physiques sur sa personne via le toucher. En accordant une plus grande marge de manœuvre, l’interaction passe dans le spectre de l’affectif, de la compréhension mutuelle (correspondant au mot fureru expliqué plus haut). Si la personne qui reçoit des soins a confiance dans celle qui l’aide, se remet physiquement entre les mains de ce partenaire, il en résulte peu à peu un échange mutuel de sensations internes, grâce auquel la communication se réalise. Itô décrit ce processus comme une forme de fusion physique génératrice d’un approfondissement de la proximité entre les personnes.

« Faute d’une modification de la façon d’interagir via un accès mutuel à la communication, l’interaction ne fait que créer des problèmes à la personne qui reçoit l’aide. »

Comment les gens vont-ils interagir après le Covid-19 ?

Au cours de la pandémie de Covid-19, Itô Asa a eu l’occasion d’échanger en vidéo-conférence avec des amis souffrant d’un handicap.

« Un ami à moi qui est complètement aveugle a constaté que la population de la planète entière souffre aujourd’hui d’une privation du toucher. Tous ces gens voudraient toucher, mais ils ne peuvent pas. En conséquence de quoi il peut nous arriver d’observer des changements dans le domaine de la culture et des valeurs, même si leur impact est susceptible de varier selon la culture des pays, l’âge des gens et les circonstances. À titre d’exemple, on peut citer la diffusion dans d’autres cultures de la coutume japonaise consistant à s’incliner pour saluer plutôt que de s’embrasser. Il sera très intéressant de voir si de tels changements ont lieu dans l’avenir. »

« La culture alimentaire, en particulier, se prête au changement. En témoigne la demande faite aux enfants de ne pas parler pendant les repas à la cantine scolaire. Aussi désagréable que cela risque de sembler de prime abord, manger en silence pourrait devenir la norme culturelle. Avant la pandémie, les gens étaient tout disposés à prendre un repas avec une nouvelle connaissance, mais il n’est pas certain que cela reste le cas à l’avenir. Il se peut également que nous devenions plus enclins à contrôler les voies de transmission de maladies telles que le rhume ou la grippe. »

Notre existence privée du toucher pourrait durer des années

« Pourrions-nous apprendre à communiquer sur le plan émotionnel sans le toucher ? Il nous faudrait trouver d’autres moyens. Les personnes affectées de handicaps ont toujours dû improviser. Si quelqu’un est aveugle, cela ne veut pas dire qu’il doive renoncer à fréquenter les expositions artistiques, mais plutôt qu’il cherchera d’autres façons d’apprécier l’art, par exemple par le truchement de la conversation. La privation du toucher exige aussi l’adoption de nouvelles approches. »

Il ne fait pas de doute que le toucher va continuer à jouer un rôle vital dans des circonstances telles que la naissance ou les soins. Alors même que nous persistons à explorer différentes formes du toucher, nous devons aussi nous mettre en quête de ses modalités non physiques. Bien que notre expérience du toucher ait quantitativement diminué, Itô Asa est convaincue de la nécessité de préserver la valeur du toucher réciproque sur le mode fureru.

(Texte et interview de Itô Asa par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Pixta)