Kimura Moriyo, médecin et ancien agent technique du ministère japonais de la Santé, reproche aux médias japonais le sensationnalisme de leur traitement de la pandémie de Covid-19 et déclare que nous ferions mieux de nous focaliser sur le nombre des cas sérieux plutôt que sur le chiffre cumulé des infections. Récemment, elle a provoqué des remous en publiant un livre où elle se demandait si, tout compte fait, le Covid-19 était une menace aussi grave qu’on le prétend, et s’il n’était pas en train de se transformer petit à petit en un simple rhume.

Le nombre d’infections quotidiennes ne dit que la moitié de l’histoire

« En fait, on pourrait dire que le Covid-19 est un nouveau genre de rhume », déclare le docteur Kimura Moriyo. « C’est un virus saisonnier dont la propagation s’accélère en hiver et ralentit en été. Les principaux symptômes du variant Delta, identifié pour la première fois en Inde, sont l’écoulement nasal et le mal de tête. En mutant, le virus du Covid-19 a renoncé à une partie de sa puissance dans le but de renforcer ses chances de survie. À mesure que le Covid-19 se rapproche du rhume ordinaire, on enregistre une baisse spectaculaire du nombre de patients affectés de symptômes tels que la perte de l’odorat. Il est probable que le pourcentage des patients présentant des symptômes sérieux va lui aussi diminuer. »

Kimura, l’auteur de « Dans quelle mesure le Covid-19 est-il vraiment un grave problème ? » (Shingata corona, hontô no tokoro doredake mondai nanoka), dénonce le danger d’un attachement excessif aux nombres d’occurrences quotidiennes.

« Pour les personnes âgées, l’infection au Covid-19 est une affaire sérieuse. Mais la propagation de l’infection et l’augmentation du nombre de cas graves sont deux questions totalement distinctes. La tranche d’âge des 20-30 ans constitue le plus grand groupe de patients, et chez la plupart d’entre eux les symptômes sont bénins, voire totalement absents. Ce sont les octogénaires qui risquent le plus de perdre la vie. Lorsqu’on nous présente des statistiques au jour le jour, nous avons tendance à nous focaliser sur le nombre de nouveaux cas de Covid-19. En fait, nous devrions porter notre attention sur l’augmentation du nombre des patients affectés de symptômes sérieux plutôt que sur le chiffre cumulé des occurrences. »

A-t-on pensé à l’impact socio-économique ?

Kimura, qui prône une approche consistant à vivre avec la maladie plutôt qu’à essayer de l’éliminer, dit que nous devrions réfléchir aux conséquences socio-économiques des mesures que nous prenons. En mai, le Bureau du cabinet a annoncé une baisse de 4,6 % du PIB réel en 2020, soit la plus forte chute depuis 1995, l’année la plus récente avec laquelle on puisse établir une comparaison précise.

Kimura s’inquiète des effets que cela aura sur l’économie japonaise. « Le nombre total des contaminations comme celui des décès sont plus faibles au Japon qu’en Occident. Ceci étant, comment expliquer une chute aussi spectaculaire du PIB japonais ? Il existe une disproportion criante entre l’impact socio-économique de la pandémie et celui de la maladie. »

(Voir également l’évolution en temps réel de l’épidémie de coronavirus au Japon)

« En l’espace d’un an, le Covid-19 nous a coûté 10 000 vies. Dans le même temps, le suicide a provoqué la perte de 20 000 vies, consécutive à la première augmentation du taux de suicide enregistrée depuis onze ans. Si les entreprises continuent d’épuiser leurs réserves et d’aller droit dans le mur, la hausse du chômage va persister, et il en résultera un surcroît de suicides. Il existe une corrélation entre ces deux variables. Même si, dans le cas des économies occidentales, on ne peut pas vraiment parler de « reprise en V », ces sociétés n’en sont pas moins sur le chemin d’un monde post-Covid. Je ne pense pas qu’il convienne de laisser l’obsession japonaise d’élimination du virus provoquer la stagnation socio-économique. »

Prendre exemple sur l’Europe et relocaliser les patients de Tokyo

Avec la tenue des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo cet été, beaucoup de gens se sont inquiétés que l’afflux d’athlètes et de représentants des médias venus des quatre coins du monde ne provoque un emballement de la propagation des infections. Voici ce qu’en dit Kimura.

« En termes de saisons, je ne pense pas que nous allons enregistrer une augmentation aussi importante des infections, en sachant toutefois que la température et l’humidité échappent à notre contrôle. S’il s’avère qu’on enregistre à Tokyo une augmentation du nombre des cas qui mette le système de santé sous pression, il deviendra impératif de prendre soin des patients gravement affectés. »

En quête de suggestions sur la façon de procéder, elle se tourne vers la situation que l’Europe a connue précédemment.

Au Japon, sur les 4 921 lits réservés aux patients gravement atteints par le Covid-19, seuls 942 sont occupés, ce qui représente un taux d’occupation de 19 %, [chiffres donnés par NHK à la date du 23 juin]. Certains disent qu’il est impossible de transférer les personnes gravement malades vers d’autres hôpitaux, mais je pense quant à moi que ces patients pourraient être transportés en faisant appel à la flotte d’hélicoptères des Forces d’autodéfense équipés d’unités de soins intensifs. Lorsque le système de santé de l’Italie s’est effondré, l’Allemagne a accueilli des patients en provenance de ce pays. Le Japon est un petit pays, qui devrait être en mesure de prendre en charge le transport sur son territoire des patients présentant de graves symptômes. »

À cette fin, Kimura prône un remaniement de la sous-commission gouvernementale de lutte contre la pandémie, qui devrait selon elle avoir à sa tête « des experts en chirurgie et médecine d’urgence ainsi que des professionnels capables à un autre titre de donner des consignes en ce qui concerne le soin des patients dans un état grave. »

L’équipe canadienne d’aviron arrive à l’aéroport de Narita le 2 juillet 2021, pour s’entraîner en prélude aux jeux à Sagamihara, dans la préfecture de Kanagawa. (Jiji)
L’équipe canadienne d’aviron arrive à l’aéroport de Narita le 2 juillet 2021, pour s’entraîner en prélude aux jeux à Sagamihara, dans la préfecture de Kanagawa. (Jiji)

Beaucoup redoutent aussi que l’afflux des visiteurs en provenance du monde entier provoque l’apparition d’une nouveau mutant japonais à Tokyo.

« Ce n’est pas exclu », convient-elle, « compte tenu de la facilité de mutation propre au Covid-19. Mais le virus se transforme de façon à améliorer l’efficacité de sa transmission. Tout naturellement, à mesure qu’il devient plus contagieux, le virus perd aussi de sa létalité, si bien qu’une augmentation du nombre total des occurrences ne se traduira pas par une augmentation importante des cas graves. »