Les réseaux sociaux et le revers de la médaille

Quels seront les limites sur la liberté d’expression et d’action des athlètes pendant les JO ? La question ne s’applique pas seulement aux jeux de 2022 à Pékin. En réalité, les règlements dans l’article 48 de la Charte olympique sont clairs :

Seules les personnes accréditées au titre de médias peuvent agir en tant que journalistes, reporters ou en toute autre qualité liée aux médias. En aucune circonstance, un athlète, un entraîneur, un officiel, un attaché de presse ou tout autre participant accrédité ne peut agir en tant que journaliste ou en toute autre qualité liée aux médias.

Cela veut dire que les athlètes ne doivent pas rédiger des billets pour des journaux pendant la compétition, et les entraineurs ne doivent pas faire des commentaires à la télévision. L’objectif étant d’éviter que les athlètes et les entraineurs se servent des médias pour critiquer leurs adversaires ou se plaindre des décisions de l’arbitre, ce qui perturberait l’événement sportif et provoquerait des oppositions. Tel a toujours été le cas pour toutes les olympiades.

Toutefois, la prolifération des réseaux sociaux ainsi que l’utilisation des smartphones ont changé la donne : l’interprétation et l’exécution de l’article 48 ont évolué. Aux JO de Pékin 2008, les athlètes avaient le droit de publier un blog, tant qu’il était écrit dans le style d’un journal. Aucun problème particulier n’a été rencontré venant des communications des athlètes  pendant ces JO. Quatre ans plus tard pourtant, les Jeux de Londres 2012 ont été surnommés « les olympiades des réseaux sociaux », en constatant l’augmentation soudaine de l’utilisation des smartphones et d’applis par les sportifs.

Depuis, le CIO a vivement encouragé les athlètes à se servir de ces nouveaux médias, et des centaines de millions d’utilisateurs y suivent les athlètes olympiques aujourd’hui. Ces derniers sont tout simplement devenus de formidables vecteurs de promotion des Jeux. Aux JO de Tokyo, les messages postés sur les réseaux sociaux par les athlètes ont permis de partager avec le monde entier ce qui se passait au village olympique, où la presse n’avait pas accès, permettant de montrer une autre facette de cet événement sportif.

Le « revers de la médaille » existe cependant, et la face sombre des JO a été mise en lumière par un exemple parlant, celui de la biélorusse Kristsina Tsimanouskaïa. En critiquant ses entraîneurs, cette sprinteuse a provoqué l’ire du régime autoritaire biélorusse qui a insisté pour qu’elle retourne immédiatement au pays. Mais l’athlète de 24 ans a sollicité de l’aide à l’aéroport de Haneda et effectué une demande d’asile, finissant par rejoindre la Pologne. (Voir notre article lié)

Tout cette affaire a démontré la pression mise par certains pays sur leurs athlètes au profit des JO.

La Chine craint une « épidémie » d’athlètes parlant librement

L’article 50 de la Charte olympique stipule la chose suivante : « Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique. »

Cependant, le CIO a assoupli l’application de cette règle en amont des JO de Tokyo. Les athlètes qui se servent de manifestations sportives pour dénoncer la discrimination et le racisme sont de plus en plus nombreux à travers le monde, y compris aux États-Unis, ce qui a mené le Comité a mettre en place de nouvelles directives. Celui-ci permet dorénavant des gestes politiques « avant le début de l’épreuve » ainsi qu’à l’entrée et la présentation des athlètes sur les sites des compétitions. L’expression de ses propres opinions sur le podium reste interdite, et les gestes politiques ne peuvent perturber la compétition et doivent « ne pas être dirigés, directement ou indirectement, contre des personnes, des pays ou des organisations ».

Par contre, cela pourrait quand même présenter un problème pour le gouvernement chinois lors des JO d’hiver de Pékin. L’attitude de la Chine au sujet de sa politique répressive et ses violations des droits humains envers la minorité musulmane des Ouïghours de la province du Xinjiang a suscité des condamnations internationales. Le propriétaire d’un quotidien ayant critiqué le gouvernement à Hong Kong a été arrêté, et les médias en faveur de la démocratie ont été évincés les uns après les autres.

La réponse des États-Unis, du Royaume Uni et d’autres pays a été de critiquer ouvertement la dérive autoritaire de la Chine et d’exercer le « boycott diplomatique » : aucun officiel de ces pays ne se présentera aux cérémonies d’ouverture et de fermeture des Jeux actuels. Le Japon a aussi pris la décision de ne pas envoyer de ministres.

Quelle sera la réponse du CIO et du gouvernement chinois si des athlètes se joignent aux politiques pour critiquer les méthodes chinoises ? Ils pourraient expulser les athlètes des Jeux et/ou les forcer à quitter la Chine. On peut alors facilement imaginer l’ampleur phénoménale que prendraient de telles situations.

La présence du variant Omicron a été confirmée à Pékin, éveillant des craintes que l’infection se propage. Mais la véritable hantise du gouvernement chinois et des organisateurs du CIO concerne une autre épidémie : celle des athlètes exprimant leurs points de vue politiques au sujet de la Chine. En même temps, toute atteinte à la liberté d’expression des participants entacherait l’histoire des JO, alors que l’un de ses objectifs principaux est de donner aux jeunes du monde entier l’occasion d’approfondir des amitiés au-delà des frontières.

L’esprit olympique est sensé « promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine ». Reste à voir si ces nobles objectifs sont en train de se réaliser actuellement à Pékin.

(Photo de titre : des militants demandent le boycott des JO de Pékin près du siège de l’Union européenne à Bruxelles, le 4 janvier 2022. Le 23 janvier, des Ouïghours ont manifesté devant les bureaux du Comité olympique turc à Istanbul. © Valeria Mongelli/Hans Lucas via Reuters Connect)