Au Japon, les petits cinémas indépendants ont particulièrement pâti de la pandémie de coronavirus. En juillet 2022, Iwanami Hall, l’un des premiers « mini-cinémas » à Tokyo, a baissé le rideau sur plus d’un demi-siècle d’activité. Hôjô Masato, directeur du cinéma Eurospace a évoqué pour nous la situation à laquelle sont confrontés les modestes salles obscures et leurs perspectives d’avenir.
Un précieux concept en péril
Iwanami Hall, qui a définitivement fermé à l’été 2022, avait ouvert sa première salle en 1968 à Jimbôchô, le quartier tokyoïte connu pour ses nombreuses boutiques de livres d’occasion. En 1974, l’établissement lance le projet Équipe du cinéma, qui projetait notamment des chefs-d’œuvre méconnus du septième art du monde entier. Les passionnés du grand écran pouvaient ainsi voir ou revoir des films très diversifiés, d’auteurs tels que Satyajit Ray (Inde), Andrzej Wajda (Pologne), Theo Angelopoulos (Grèce), de réalisateurs japonais comme Oguri Kôhei et Haneda Sumiko, ou originaires de pays plus démunis.
Avant la dernière projection, la directrice Iwanami Ritsuko est revenue sur son histoire. Iwanami Hall : c’est 274 films de 66 pays et régions.
« J’ai compris qu’Iwanami Hall voyait le cinéma sur un axe horizontal, mondial » explique Hôjô Masato, directeur du cinéma Eurospace à Shibuya. « Moi, je ne vois pas les choses de la même façon. Je vois le cinéma surtout sur une base verticale, en termes de réalisateurs. Que je sois à la recherche de films de maîtres reconnus de l’art, de réalisateurs à mi-carrière ou de talents en herbe, j’ai toujours eu à cœur de trouver des films, japonais ou non, qui éclairent le passé, le présent et l’avenir du cinéma » confie-t-il.
« La combinaison de ces deux approches permet au public de découvrir une gamme de films plus riche. La fermeture d’Iwanami Hall m’a fait comprendre que c’était justement cela que représentaient les mini-cinémas de Tokyo. Maintenant que cet axe horizontal n’est plus, je pense que nous avons perdu un concept précieux, fruit de décennies d’essais et d’erreurs ».
Les mini-cinémas délaissés par les séniors
Lorsque le premier état d’urgence a été déclaré à Tokyo en avril 2020, Eurospace a fermé ses portes pendant un mois. Il a rouvert mais avec des horaires d’ouverture et des nombres d’entrées limitées pour chaque film.
« Nous attirons généralement un public plus jeune par rapport aux autres mini-salles de cinéma. Si les jeunes sont maintenant revenus, ce n’est pas forcément le cas des moins jeunes. Nous accueillons environ 25 % de personnes de moins qu’avant la pandémie ».
Au fil des années, de nombreux mini-cinémas qui ont choisi de se concentrer sur des films pour un public plus âgé, notamment féminin. Iwanami Hall a longtemps été soutenu par un groupe d’habitués. Et parmi eux, un grand nombre de femmes d’un certain âge. Pour les cinémas de ce type, qui luttaient déjà pour garder la tête hors de l’eau, la pandémie de coronavirus a été le coup de grâce. Les recettes ont diminué, ne laissant pour un grand nombre d’entre eux d’autre choix que de mettre définitivement la clé sous la porte. D’autres cinémas au Japon sont confrontés aux mêmes difficultés, sensiblement pour les mêmes raisons. À la fin du mois de septembre, le cinéma Theater Umeda, l’établissement le plus connu de ce type à Osaka, a lui aussi baissé le rideau après 32 ans d’activité.
L’âge d’or des mini-cinémas
Au Japon, le terme, mini-cinémas désigne des cinémas indépendants, avec un nombre réduit de sièges, et qui ne sont pas soumis au contrôle direct de sociétés majeures de production et de distribution. Nombre de ces établissements font le choix de projeter des films d’art et d’essai, et d’autres production moins grand public. Pour Hôjô Masato, des établissements tels que Iwanami Hall et Eurospace se sont inspirés des « ciné-clubs » japonais.
Et de fil en aiguille, c’est comme cela que le mouvement a mené à l’ouverture de petits cinémas indépendants : les premiers « mini-cinémas ».
Le cinéma Eurospace a ouvert ses portes en 1982. Rapidement, des réalisateurs alors inconnus comme Leos Carax (France), Abbas Kiarostami (Iran) ou encore François Ozon (France) ont été invités au Japon. En 1987, l’établissement remporte un grand succès avec le film controversé L’armée de l’empereur s’avance. Ce film documentaire revient sur la vie d’un ancien soldat maintenant anarchiste, qui s’est fait connaître pour ses protestations contre l’empereur Hirohito, à ses yeux responsable de la souffrance de ses camarades en Nouvelle-Guinée. Ce film a remporté un franc succès au cinéma Eurospace. Chose peu commune, l’établissement en lui-même s’est particulièrement impliqué non seulement dans la projection mais également dans la distribution et même partiellement dans la production de films en eux-mêmes.
À partir des années 1980, des mini-cinémas se sont ouverts les uns après les autres, dans des villes hors de la capitale telles que Nagoya avec sa « Cinematheque » ou encore à Okayama avec son « Cinema Clair ». Cette nouvelle vogue fit des émules. De grandes entreprises ouvrirent leurs propres établissements ; à l’instar de Tôkyû Recreation avec Cinema Square Tokyo dans le quartier de Shinjuku ou encore de la société de distribution de film Saison Group avec Cine Vivant dans celui de Roppongi. C’était l’âge d’or des mini-cinémas, une période qui se poursuivra jusqu’au début des années 2000.
Une précieuse somme d’argent récoltée
Ces dernières années, la situation est de plus en plus difficile pour les mini-cinémas, notamment en raison des nombreux complexes de cinémas, des options de divertissements toujours plus diversifiées et du succès des offres de visionnage de vidéos en streaming. Et cela a été fatal pour un grand nombre d’entre eux. La pandémie de coronavirus en 2020 n’a fait qu’ajouter à la situation déjà précaire des mini-cinémas. Refusant de rester les bras croisés, certaines personnalités dont le réalisateur Kore-eda Hirokazu et l’acteur Iura Arata, ont lancé la campagne Save the Cinema. Hôjô Masato a également répondu présent. Et bien leur en a pris puisqu’une pétition appelant gouvernement et membres de la Diète à venir en aide aux mini-cinémas a recueilli plus de 90 000 signatures.
Au même moment, Fukada Kôji et Hamaguchi Ryûsuke, deux réalisateurs récompensés à maintes reprises, ont lancé le projet de financement participatif Mini Theater Aid Fund, une initiative là aussi couronnée de succès puisqu’elle a permis de récolter plus de 330 millions de yens (2,37 millions d’euros). La précieuse somme d’argent a été répartie entre 118 théâtres et 103 groupes.
Le grand enthousiasme et les nombreux amateurs des mini-cinémas étaient pour la première fois dans la lumière, explique Hôjô. « Le fait que nous ayons pu récolter autant de dons me donne de réels espoirs pour l’avenir. Clairement, le public ne veut pas voir ces cinémas disparaître du paysage urbain ».


