Avec de si longues heures de travail, les enseignants japonais sont exténués. Le pays connaît des problèmes de recrutement, la carrière n’attire plus. Un expert en éducation en appelle à une nouvelle législation et à un financement adapté pour éviter la crise qui couve et menace l’école publique.

Le Japon connaît une pénurie d’enseignants, les établissements scolaires peinent à remplacer les éducateurs partant à la retraite et ceux qui sont en congé. Découragés par la multiplication des rôles à assumer, l’allongement des heures ouvrées et les heures supplémentaires non rémunérées, les jeunes hésitent à embrasser la carrière. Un expert nous explique les facteurs ayant aggravé les problèmes de recrutement et causé la pénurie. Nous l’avons questionné sur les répercussions et sur les réformes à mener pour pallier la crise.

L’exode des enseignants à la loupe

Le 16 janvier 2023, on a pu lire dans le quotidien Nihon Keizai qu’une pénurie nationale était à déplorer et que selon leur enquête, 2 778 enseignants manquaient à l’appel dans 2 092 écoles primaires, collèges et lycées publics japonais, soit environ 6 % du total (en date du 1er mai 2022).

Ces chiffres révèlent qu’il manque environ 30 % de plus d’enseignants que l’année précédente.

Cette tendance est due à la baisse constante du nombre de jeunes à se présenter aux examens d’admission ouvrant à la carrière d’enseignant. Un rapport publié le 20 janvier 2023 dans le quotidien Asahi révèle que seuls 38 641 candidats venant de tout le Japon s’étaient présentés à l’examen pour devenir instituteur d’école primaire, soit 2 000 de moins que l’année précédente. Dans la préfecture d’Ôita, au sud-ouest du pays, on comptait moins de candidats que de postes à pourvoir. Moins de candidats, cela signifie aussi que les remplacements sont plus difficiles à organiser car quand un titulaire part en congé maladie ou prend un congé maternité, les remplaçants sont souvent recrutés dans le vivier des recalés souhaitant retenter leur chance…

Une enquête du ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT) sur la gestion du personnel scolaire montre que dans l’enseignement public en 2021, un nombre record de 5 897 enseignants — dont 2 937 au primaire — ont pris des congés pour des raisons de santé mentale. Au 1er avril 2022, au début de l’année scolaire, moins de la moitié d’entre eux avait repris le travail ; 2 283 étaient toujours en congé, les 1 141 autres avaient quitté la profession. Pourquoi cet exode ?

La part d’ombre de l’éducation holistique ?

Pour Senoo Masatoshi, chercheur en sciences de l’éducation, il est difficile de faire pire que l’école car c’est là que le temps de travail a été le moins réduit (alors qu’il s’agissait d’une priorité déclarée de la campagne gouvernementale sur la « réforme des conditions de travail »). Dans son enquête de 2018 sur l’enseignement et l’apprentissage, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a constaté qu’au Japon, les enseignants du secondaire travaillent en moyenne 56 heures par semaine, quand les instituteurs du primaire assurent 54,4 heures hebdomadaires, ce qui est de loin le temps de travail le plus important des 48 pays concernés par l’étude. Selon une autre enquête menée en ligne en 2022 par l’Institut de recherche JTUC (affilié à un syndicat), portant sur l’amélioration du niveau de vie, les enseignants des écoles publiques japonaises effectuent en moyenne 123 heures supplémentaires par mois. Ce qui dépasse largement le volume horaire des 80 heures qui constitue pour le MEXT la « ligne rouge du surmenage », limite au-delà de laquelle la vie des travailleurs est en danger. (Voir notre article : Ces chiffres affolants qui prouvent que les enseignants japonais travaillent trop)

Senoo explique que depuis quatre ou cinq ans, la plupart des écoles publiques japonaises ont installé des pointeuses (et autres systèmes) afin de comptabiliser les heures de travail du personnel enseignant. Mais ces fiches de présence reflètent mal la réalité du volume horaire ouvré, car il n’est pas rare que les enseignants continuent de travailler à l’école même après avoir pointé ou qu’ils rapportent du travail à finir chez eux. Par ailleurs, les longues heures consacrées à l’encadrement des activités sportives ou autres activités de club scolaire pendant les week-ends et les vacances ne sont souvent pas comptabilisées.

Pour Senoo, cette conception de l’éducation prônant une approche « globale de l’enfant » qui fait pourtant la gloire des écoles japonaises est à la source du problème.

« Si le système scolaire public japonais est si performant, selon le MEXT et des organisations internationales comme l’OCDE, c’est qu’il offre aux élèves une éducation holistique, qui conjugue activités extrascolaires à de solides connaissances académiques, afin que les jeunes bénéficient d’une formation complète et soient prêts à aborder l’avenir. On a beaucoup écrit sur le “modèle japonais” et sur l’importance accordée aux activités de vie scolaire (tokubetsu katsudô, abrégé en tokkatsu), qui vont des clubs, aux sorties scolaires en passant par les journées sportives ».

Cette approche holistique, explique Senoo, suppose que les enseignants assurent les disciplines scolaires, mais aussi le bon développement physique et mental de l’enfant pris comme une totalité.

« Le problème du trop grand nombre d’heures supplémentaires qui dessert aujourd’hui le fonctionnement de nos écoles est un sous-produit de cette conception de l’éducation si particulière au Japon. »

Le déséquilibre de l’offre et de la demande : une double-peine

« C’est récemment que la question de la pénurie d’enseignants est devenue un sujet de société, mais le problème est ancien », déclare Senoo qui a cinq enfants scolarisés de la crèche au lycée. « Il y a environ cinq ans, l’un des instituteurs de ma fille a pris un congé maladie et aucun remplaçant n’a pu être trouvé, si bien que le directeur adjoint a dû reprendre la classe. Une autre école primaire située à proximité semble avoir connu des problèmes de personnel similaires. »

Le MEXT a mené une première enquête sur la pénurie d’enseignants au cours de l’année scolaire 2021, mais Senoo maintient que le gouvernement était conscient du problème depuis des années. Alors pourquoi a-t-il tant tardé à agir?

« Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la tendance dans l’éducation japonaise est à la décentralisation et à la responsabilisation des régions. Chaque préfecture (ou métropole désignée par le ministère) assure le recrutement ainsi que l’affectation des enseignants des écoles publiques. Le MEXT considère que les questions de personnel, (pénuries comprises), relèvent de la compétence des instances locales. »

Cependant, sans le soutien du gouvernement central, il est difficile pour les préfectures et les métropoles de recruter davantage. « Les embauches supplémentaires génèrent des coûts de main-d’œuvre considérables. », explique Senoo. « Et vu la baisse du taux de natalité, les gouvernements locaux craignent de se retrouver avec un surplus d’enseignants. »

Certes le nombre d’écoliers diminue, mais le besoin d’enseignants, lui, ne cesse d’augmenter.

« Les enfants ayant des besoins spéciaux et nécessitant une attention particulière en raison d’un handicap sont de plus en plus nombreux. », explique Senoo. « Au Japon, une classe ordinaire compte environ 35 élèves, quand les classes pour enfants à besoins spécifiques n’en comptent que 8 au maximum. Et il suffit d’un seul enfant souffrant d’un autre type de handicap pour ouvrir une nouvelle classe, ce qui implique de recruter des enseignants supplémentaires. »

Or au même moment, l’offre d’enseignants diminue. Double-peine.

« Les étudiants sont moins nombreux à se présenter aux concours d’admission et, pour beaucoup, ce n’est qu’une solution de repli au cas où ils ne parviendraient pas à trouver un emploi dans le public ou le privé. En fait ils ne deviennent pas réellement des enseignants... La diminution du nombre de candidats signifie également que le nombre de recalés est moins important, ce qui réduit le vivier des potentiels remplaçants. »

Parallèlement, soulignons qu’un grand nombre d’enseignants est près de la retraite, les jeunes qui les remplacent seront plus susceptibles de prendre des congés maternité ou de garde d’enfants, ce qui accroît le besoin de remplaçants.

« Impossible de dire aux enseignants qu’ils ne peuvent pas prendre de congé maternité ou de limiter le nombre de classes pour enfants à besoins spécifiques. La seule solution est d’attirer davantage de jeunes dans la profession. »

Et vu que les conditions de travail dans les établissements scolaires ont la réputation d’être de plus en plus intolérables, la tâche pourrait s’avérer ardue.